Entretien avec Philippe Jeammet paru dans le nouvel observateur le 30 juin. Psychiatre, psychanalyste, le professeur Philippe Jeammet a notamment dirigé le service de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’Institut mutualiste Montsouris à Paris.
Dans l’Hérault, une jeune fille meurt sous les coups d’un adolescent. En Seine-Saint-Denis, des élèves se font passer à tabac par d’autres. A Versailles, un poignardé par un lycéen. Dans la Creuse, un collégien frappe sauvagement son principal. Assiste-t-on à une montée de la violence précoce ?
Ces faits divers sont terribles. Pour autant je ne crois pas que les adolescents soient plus mauvais. La violence a un écho qu’elle n’avait pas autrefois, d’autant plus fort qu’on espérait, avec l’élévation du niveau d’éducation, qu’elle allait diminuer. Mais méfions-nous de la dramatisation pathogène, qui fait reculer la réflexion au profit de l’émotion.
Comment expliquez-vous cette persistance de la violence ?
Il y a un effet de mode, comme si le monde des adultes l’autorisait. On parle beaucoup de la violence, on s’excite sur les images. Tout cela banalise, déculpabilise, anesthésie. La cacophonie du monde n’arrange pas les choses, où se développe une surenchère des rapports de force. Mais la violence a des racines profondes. L’humain est un être dont dont la valeur dépend de l’image qu’on lui renvoie de lui-même. L’adolescent qui commet un acte violent s’est d’abord senti attaqué, parce qu’il souffre d’une insécurité intérieure. Face à la frustration, il éprouve un sentiment d’impuissance. Son monde s’effondre. C’est insupportable. Pour peu qu’il vive dans une famille qui a tendance à beaucoup exprimer ses émotions…
… il passe à l’acte ?
En réalité, l’adolescent est « agi », il est débordé. C’est de la chimie cérébrale : l’action de ses neurotransmetteurs le submerge. L’être humain subit ses émotions , il décide très peu, en fait.
On voit pourtant des bandes d’adolescents planifier des virées punitives.
Ces agressions répondent à un besoin quasi physiologique de conforter leur sentiment d’exister. Ces jeunes sont en quête de sensations pour compenser un vécu émotionnel insuffisant. Ils conjurent cette peur qui les habite de ne pas être dignes la reconnaissance de l’autre.
La souffrance de leur victime ne les freine pas ?
On note de plus en plus souvent une absence d’empathie. L’agresseur a du mal à penser que celui qui est en face de lui est fragile.
Comment corriger cette évolution ?
L’empathie s’enseigne : au sein de la famille, à l’école. On apprend à être tendre parce que d’autres le sont avec vous. On apprend aussi à vivre la frustration parce que vos parents vous montrent qu’elle n’est pas si grave. D’une manière générale, les parents doivent monter qu’il existe des valeurs fondamentales. Un enfant a droit au respect. On lui signifie qu’il compte. Non pas en lui faisant de belles déclarations, mais en étant là. On le respecte en développant avec lui les liens de confiance qui lui sont nécessaires. On le respecte aussi en ne l’abandonnant pas à ses pulsions, en lui rappelant fermement les interdits.