A Rebrousse-Poil, billet d'Audrey Pulvar sur France Inter
du 09/12/2010
La dernière fois que cela s’est produit, c’était en 1936, quand l’Allemagne nazie empêcha le militant pacifiste Carl Von Ossietzky d’assister à la cérémonie de remise du prix Nobel de la Paix qui lui était décerné. Carl Von Ossietzky était prisonnier d’un camps de concentration. Depuis, d’autres Prix Nobel de la Paix, souvent détenus dans leur pays, ont été dans l’impossibilité de se rendre à la cérémonie, mais il y avait toujours un membre de leur famille pour le recevoir à leur place et porter haut leur parole.
Oui, la dernière fois que personne n’est venu chercher un Prix Nobel de la Paix, c’était à cause d’un Etat nazi. Eh bien c’est ce qui va se passer de nouveau demain. Et c’est la Chine, qui en sera responsable. Liu Xiaobo, militant pacifiste, condamné fin 2009 à 11 ans de prison pour avoir rédigé un texte, une « charte », réclamant des réformes démocratiques dans son pays, Liu Xiaobo ne sera pas là pour recevoir son prix. Ni sa femme, placée en résidence surveillée depuis l’annonce de l’attribution du Nobel de la Paix à son mari, ni ses frères, interdits de quitter le territoire chinois. Personne. Une chaise vide.
L’image va faire le tour du monde, avec un peu de chance peut-être même parviendra-t-elle à tromper les contrôles des autorités chinoises sur les communications, la télévision et l’internet accessibles en Chine. Il faut espérer qu’elle ne conduira pas le pouvoir chinois à augmenter encore la pression sur Xiaobo et les siens. On se frotte les yeux à lire l’incroyable récit des pressions exercées par Pékin sur la communauté internationale depuis la décision du comité Nobel de distinguer ce dissident. Ce serait presque risible, si la situation n’était si grave. Ambassadeurs convoqués, communiqués officiels ulcérés, annulations de rencontre bilatérales entre Pékin et Oslo, comme si le pouvoir norvégien pouvait dicter au comité ses décisions, gel d’un accord de libre-échange, notes rageuses à plusieurs ambassades, menaces de mesures de rétorsion économiques ! Pékin voit rouge, Pékin tempête et Pékin obtient… gain de cause ! Pas auprès de tout le monde, non. L’honneur est sauf. Une quarantaine de pays vont bien assister à la cérémonie, dont les 27 de l’Union Européenne, le Japon, l’Inde, le Brésil et, bien sûr, les Etats-Unis, mais une vingtaine d’autres, dont la Russie, auront « des contraintes d’agenda », leur empêchant d’être représentés. Contraintes d’agenda également annoncées pour le haut commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, qui fera l’impasse. Risible, si ce n’était si grave.
La Chine éructe et voudrait que personne ne parle de ce qu’elle considère comme un non-événement : c’est bien sûr l’inverse qui va se produire.
Pas de quoi faire vaciller un régime, loin de là. Mais peut-être l’occasion de rappeler au monde entier qu’en 1989, Liu Xiaobo était des manifestants rassemblés Place Tien an men en mai et juin. Une mobilisation sans précédent et sans réplique, dont le nombre de victimes reste un mystère. Plusieurs centaines, plusieurs milliers, plus de dix mille ? Les chars écrasant la foule, l’armée tirant à l’aveuglette sur les manifestants, qui hommes, qui femmes, qui enfants. Les charniers, les bûchers… Se re-plonger dans les témoignages de la période c’est ouvrir le musée des horreurs. Pas forcément inutile de rappeler, une fois encore, que Pékin n’est pas qu’une ville olympique.
© Audrey Pulvar