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Y-a-t-il un discours colonialiste dans les banlieues ?

J’ai participé le 13 mars dernier avec Joël Roman, rédacteur en chef de la revue Esprit , Jean-Claude Driant, professeur à l’Institut d’Urbanisme de Paris , Patrick. Braouezec président de la communauté d’agglomération Plaine commune, Philippe Laurent maire de Sceaux, et Philippe Subra, professeur à l’institut français de géopolitique de l’Université Paris 8 à un débat dont le thème était celui des solidarités régionales, et qui s’est vite centré sur la question de la mixité sociale et urbaine, et donc de la banlieue. Cet échange  m’a donné envie d’évoquer un livre plus tout à fait récent de Joël Roman, qui date de 2006, donc avant les élections présidentielles, et dans lequel je retrouve assez bien les idées que je défends.

Ce livre, intitulé "Eux et nous" met en perspective la logique coloniale mise en œuvre dans nos banlieues.   

Qu’est-ce que la banlieue ? Comment peut-on se saisir et redonner du sens, de l’histoire, du partage  à ce  sentiment fait de différence  voire d’opposition et d’hostilité  entre « eux » et « nous » pour que la société française progresse ?

L’auteur démontre que le « discours sur l’intégration », en panne et délégitimé aujourd’hui, se focalise sur deux thèmes : la délinquance des mineurs (cf la récente déclaration de Sarkozy sur les « bandes ») et l’émergence d’une revendication musulmane forte. Or, ce discours qui ne cherche qu’à  combler les dysfonctionnements institutionnels  s’adresse à une immigration postcoloniale qui n’a jamais été aussi intégrée !
On voit bien que désormais l’invocation de la mémoire et de l’identité ne suffit plus, et qu’il faut refonder l’idée de Nation sur « le choix clairement affirmé de l’ouverture et du multiculturalisme ».
Les questions d’islam ou de traitement de notre mémoire coloniale peuvent alors devenir des motifs à réinventer les modalités de notre identité collective, respectueuse des différences. 

"Eux ", ce sont les jeunes des banlieues, en tout cas, ce n’est pas " nous ". Joël Roman revisite un thème où ni la droite, ni même la gauche ne sont à l’aise.

Dominique de Villepin, en instaurant en novembre 2005 un couvre-feu, avait fait explicitement référence à la guerre d’Algérie, et désigné clairement une catégorie de jeunes comme n’appartenant pas à la communauté nationale.  Un fil conducteur relie  le discours de l’ancien premier ministre à celui de son ministre de l’intérieur (de la " racaille " au nettoyage au Kärcher) et aux tracasseries policières, voire au terrorisme : " Celui de la stigmatisation d’une population entière, au nom de ce qu’elle est : les descendants d’une immigration postcoloniale. Le mélange de mépris et de paternalisme, l’injonction contradictoire de s’intégrer et de rester à sa place sont directement hérités de l’attitude coloniale. "

La stigmatisation de ce groupe indéfinissable, qui souffre autant d’un défaut de place reconnue que de perspectives, pose à nouveau la question de l’immigration, qui sous-entend toujours deux choses : " Il y en a trop, et ce n’est pas les bons ", ce que dit crûment l’expression " immigration choisie ".

" Eux " d’abord, c’est la banlieue, " une territorialisation de la question sociale " qui se traduit par des clichés plus éculés les uns que les autres : communautarisme, terrorisme, délinquance, mal-être ou chômage. Joël Roman montre comment la banlieue est d’abord une catégorie politique sans possibilité d’expression spécifique. Si certaines cités sont des zones de non-droit, " ce n’est pas parce qu’on ne peut pas y entrer, mais parce qu’on ne peut pas en sortir ".

Si on y rajoute un islam souvent fantasmé ; une violence de certains territoires, à travers les émeutes urbaines, d’abord tournée contre soi ; et la délinquance, c’est bien un regard définitif qui pèse sur " eux ", moins en raison de ce que font les uns et les autres, que de ce qu’ils sont.

Les politiques, confortent parfois à leur tour cette vision d’une France assiégée et emboîtent, de près ou de loin, le pas au Front national, au nom même de la lutte contre Le Pen. Les " sauvageons " sont ainsi triplement responsables : des désordres qu’ils engendrent, de la perte de sens civique dont ils témoignent, et de la radicalisation que cela entraîne chez " nous ", avec la montée du vote en faveur d’une droite autoritaire.  Ce type de position évite, selon Joël Roman, de se pencher sur les raisons du discrédit des partis de gouvernement.

Derrière " l’Arabe qui cache la forêt " et les cris d’orfait contre le communautarisme, c’est bien sûr la question essentielle de l’identité qui est posée : que veut dire être français ? " C’est parce que chacun est renvoyé à la question de son identité personnelle qu’il lui faut trouver les moyens de l’articuler à une identité collective. " Dire " eux ", c’est d’abord nous créer un ciment commun étriqué et nous souder contre eux ; c’est mimer une guerre civile et surjouer nos peurs et nos fractures.

« Eux et nous », Joël Roman, « Hachette littératures », novembre 2006

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