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l'Union Européenne doit-elle quitter l'OTAN?

Ce texte, légèrement remanié, a été rédigé et diffusé dans une brochure du courant Europa lors des journées d’été d’EELV à Strasbourg

 

 

Le réalisme, aujourd’hui, est d’admettre que l’Europe n’est plus le centre du monde. Il y a eu la décolonisation, et maintenant l’émergence de dizaines de pays, dont plusieurs vraies puissances, qui veulent prendre  toute leur place dans le concert international.  Le rendez-vous entre les puissances installées et les nouvelles est devant nous. Il n’y aura pas une grande conférence, mais une série d’ajustements douloureux, certains déjà en cours. Il faut agir pour que nos intérêts essentiels - le mode de vie européen et nos valeurs- et pour que notre conception de ce que sera la «communauté internationale », permettant que la vie sur la planète reste possible, pèsent de façon déterminante dans les grands compromis à venir.

 

Le nouveau défi européen, car c’en est un, a changé de nature en quelques années.  Le multilatéralisme qui cahin-caha était organisé pour gérer les évolutions du monde sort affaiblit de la dernière période. Sont en train de lui succéder une série de bilatéralismes à l’échelle mondiale qui réorganisent les relations internationales y compris par l’instauration de rapports de forces civils ou militaires. Ceci oblige à revisiter la stratégie européenne de sécurité et de tenter d’en évaluer l’efficacité, ce qui n’est pas le propos de ce texte.

 

Engagée à partir de 2003, consolidée depuis à plusieurs reprises, la stratégie européenne de sécurité s’est bâtie en fonction d’une obligation de moyens par rapport aux grandes priorités stratégiques que l’UE s’était à l’époque assignées : agir face aux menaces en combinant ses moyens civils et militaires, construire la sécurité dans son voisinage, promouvoir un multilatéralisme efficace. La stratégie de 2003 était d’autant plus intéressante que, tout en se revendiquant de la coopération transatlantique au sein de l’OTAN, elle se démarquait en fait de la stratégie américaine de Bush. En 2016 l’UE s’est lancée dans l’élaboration d’une stratégie globale de la politique étrangère et de la sécurité.

 

Si l’action européenne relève pour beaucoup d’une capacité de persuasion et d’influence, et d’une forme de « grande ONG » (en comptant l’aide des Etats membres, l’Europe assure la moitié de l’aide mondiale au développement),  elle a pu aussi  adopter des sanctions en application du droit international et des résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Mais aussi des sanctions dites « autonomes » qui répondent à ses propres objectifs et à ses propres critères. C’est une autre forme de sanctions que la Commission européenne peut adopter, dans le cadre de sa politique de la concurrence, pour défendre les règles et les intérêts de l’UE sur le marché unique contre des géants économiques étrangers (GAFA, Gazprom).

 

Par contre  l’UE n’a pas beaucoup progressé dans son action militaire car … elle ne veut pas faire la guerre. Les opérations militaires robustes sont menées soit par les Etats-Unis, soit par l’OTAN soit par des Etats membres en particulier la France.

 

Plus largement, l’UE, dont la politique étrangère continue de reposer sur le principe de l’unanimité, peine à se mettre toujours d’accord dans la politique internationale. C’est plus facile quand il s’agit de défendre de grands principes consensuels comme le désarmement (à condition qu’on ne touche pas au désarmement nucléaire), la lutte contre le terrorisme, les droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort, la justice pénale internationale, l’aide au développement, voire  la lutte contre la corruption, etc. D’une certaine manière, la politique de sécurité telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent s’ancre dans ces principes consensuels en prolongeant l’aide au développement par un soutien à l’état de droit, par des activités de conseil et de formation militaires, par l’aide à la réforme du secteur de la sécurité et à la reconstruction des Etats.

 

Mais l’UE reste à la merci de ses divisions quand les dossiers deviennent sensibles. De manière schématique elle se scinde entre « vieille Europe » (France, Allemagne, Belgique, Luxembourg), critiquant les Etats-Unis, et « nouvelle Europe » (celle des élargissements), se rangeant derrière Washington. Face à la Russie, une ligne de fracture continue de séparer les tenants d’une ligne réaliste (majoritaires) et les partisans d’une ligne très ferme.

En lançant sa « politique de voisinage » en 2002-2003, l’UE a anticipé la nouvelle réalité géostratégique issue de son élargissement vers l’Est dans les années suivantes. Elle a cherché à créer un « anneau de sécurité et de prospérité » autour d’elle, sans parvenir à stabiliser, ni son flanc oriental (cf Géorgie, Ukraine, Crimée), ni sa périphérie méditerranéenne la conduisant surtout à se protéger contre les nouveaux problèmes qui surgissent du chaos méditerranéen et qui mettent à l’épreuve jusqu’à l’existence de l’espace de libre-circulation dans l’UE (notamment la zone Schengen) :  terrorisme islamiste, développement de la pression migratoire sur les routes de la Méditerranée.  

 

Les quinze dernières années ont montré qu’en dépit d’une certaine consolidation de la mondialisation et du système multilatéral international cependant fortement déstabilisée par les décisions de Trump ces derniers mois, la multipolarité s’est renforcée avec l’ascension de la Chine, la réaffirmation de la puissance russe, et la montée des pays émergents (même si plusieurs d’entre eux connaissent actuellement des difficultés). L’Union européenne doit en tenir compte.

 

Des choix vont devoir s’opérer dans les prochaines années si l’UE ne veut pas disparaitre de la carte politique  du monde ni de la table des négociations sur la future donne internationale.

Dans cette perspective, l’objectif de l’UE doit être de contribuer à  un nouvel ordre mondial en partageant avec d’autres les éléments d’une forme de régulation économique et politique inscrite dans la préservation de la planète et le ralentissement du dérèglement climatique, tout  en considérant que le multilatéralisme est une variable qui ne doit pas empêcher d’avoir une position géopolitique propre, autonome, « égoïste ».

 

Il en découle une interrogation qui est celle du maintien de l’UE au sein de l’OTAN. Les priorités des Etats-Unis ne sont plus les mêmes qu’au 20ème siècle, Or malgré les divergences d’approches des Etats qui composent l’UE, c’est bien cette question qui risque de devenir centrale pour construire une politique étrangère commune et partagée,  pour peser sur les grandes décisions en bâtissant sa propre vision du monde, fondée sur une analyse commune  des menaces et  des intérêts de sécurité propres à l’UE dont le changement climatique est un des éléments, et sur des valeurs démocratiques incontestables.

 

Patrick Chaimovitch, le 18/08/2018

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