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bannis de l'humanité

J’ai regardé récemment 4 films-documentaires de Claude Lanzmann diffusés par ARTE . Une trentaine d’années après “Shoah”, Claude Lanzmann s’est replongé dans le récit, partiellement écarté du montage, de quatre survivantes et ça donne « les 4 sœurs » Ces quatre films – chacun dure 1h30 - mettent en avant des histoires individuelles qui s’inscrivent dans l’histoire collective de la destruction des Juifs d’Europe

  • Ruth, tchécoslovaque déportée à Theresienstadt, puis à Auschwitz, où sa situation de femme enceinte l’a fait croiser Mengele. Surement le plus poignant des 4 récits
  • Paula, polonaise,  a fait partie de la police féminine du ghetto de Lodz
  • Ada, polonaise  rescapée du camp de Sobibor, où elle arrangeait les poupées prises à des enfants juifs et destinées à des fillettes de nazis
  • Hanna, hongroise,  a fait partie d’un convoi de 1684 Juifs dont la survie a été négociée moyennant une rançon avec Eichmann

 

Je ne reviendrai pas ici sur la Shoah, ni sur le récit de ces 4 femmes, mais j’ai retenu une phrase, une courte phrase, comme un cri de détresse 30 ans après les faits, je ne sais plus laquelle l’a prononcée, que je trouve intemporelle et tellement forte parmi tous les mots forts prononcés et retenus au montage.

 

L’une d’elle a dit « nous avons été bannis, bannis de l’humanité ».

 

Depuis fort longtemps , je me demande comment des êtres civilisés, quelle que soit la civilisation,  peuvent arriver à participer à des massacres de masse, ou à les cautionner, ou à les accepter sans sourciller. Et à dénier toute humanité à la victime.

 

De ce point de vue,  la shoah est  un phénomène  unique dans l'histoire moderne par son effet de masse, par son caractère systématique, global, industriel et par l’implication d’un régime totalitaire et raciste. Il en est d’autres qui n’ont pas les mêmes ressorts idéologiques : les américains avec les  amérindiens,  les turcs avec les arméniens, les serbes avec les bosniaques, les hutus avec les tutsis, les khmers rouges avec les cambodgiens, le Congo très méconnu, pour ne m’en tenir qu’aux principaux que j’ai en tête.

 

« Bannis de l’humanité »

Alors qu’est-ce qui fait que certains aient une appétence pour l’acte de tuer et de massacrer au point de vouloir faire disparaitre de la surface de la terre  une ethnie, ou un peuple par des moyens barbares ? D’où vient la nécessité d’assassiner en masse. ? Pourquoi s'en prendre aux enfants, aux femmes, aux personnes âgées? Pourquoi commettre sur eux des atrocités ? Comment passe-t-on de la coexistence au massacre ? Comment passe-t-on à la violence, puis à l’extrême-violence ? Comment devient-t-on persécuteur actif, complice, compréhensif, voire passif ? Bourreau volontaire ou monstre ordinaire ? Comment trouve-t-on du plaisir dans des actes ignominieux ? Comment  est-ce qu’on construit des récits où l’autre se transforme en menace pour nos privilèges petits et grands, puis en ennemi, en un danger au point de déshumaniser cet autre ? Comment en arrive-t-on à obéir à des ordres qu’on a réinterprété parce qu’ils n’ont pas été expressément prononcés ?Qui dit menace dit ennemi, dit conflit, guerre : contre un pays, un peuple, une race, une religion, une représentation.

 

 « Bannis de l’humanité ».

Finalement la question des réfugiés, des migrants rejoint celle des génocides. Ces réfugiés qui essaient de traverser la Méditerranée pour ne parler que d’eux. 5 000 sont morts ou ont disparu en mer en 2017, autant en 2016, 3 700 en 2015, 3 200 en 2014. Là-bas, peu importe où, leur condition humaine étaient devenues inhumaine à leurs yeux, ils rêvaient d’un ailleurs meilleurs, accueillant- même mal accueillant, plein d’avenir. Ils ont disparu en mer, entassés sur de frêles embarcations comme d’autres 70 ans plus tôt étaient entassés dans des wagons à bestiaux, sans que personne ne les voit, ni même ne les imagine, avec leur maigre baluchon trainé depuis un lointain pays. Ils sont devenus mentalement invisibles aux yeux de l’Europe alors que chacun est parfaitement informé de ce qui se passe. Ils se sont volatilisés, devenant physiquement transparents, noyés au fond de l’océan dans l’indifférence et l’apathie,  abandonnés par le reste de l’humanité.

 

« Bannis de l’humanité »

Ces trois mots me trottent dans la tête comme une musique lancinante, une musique triste, une musique funèbre.

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