Les urnes ont parlé, mais pour dire quoi ? Le scrutin du 22 avril n ‘est pas si surprenant que cela ; ses clefs renvoient toutes à une seule entrée : la crise.
D’abord, la montée en puissance du vote Le Pen. S’il est vrai que l’on s’attendait à ce qu’il atteigne un haut niveau, sa force a surpris. La fille dépasse le père. Pire, son discours a banalisé et légitimé l’extrême-droite qui, dès le 7 mai, sera candidate à la recomposition de la droite autour d’elle. Un processus de type autrichien ou flamand, a commencé. Il va se poursuivre par des dizaines de triangulaires aux législatives. Le discours de l’école « buissonnière » (du nom du Conseiller élyséen, Patrick Buisson) n’aura fait que renforcer la lepénisation des esprits. Il n’y a pas 18 % de fascistes dans notre pays mais, bel et bien, un peuple d’en bas, composé d’ouvriers, de travailleurs indépendants, de petits commerçants, artisans, retraités… Mais aussi de jeunes sans avenir. Tous, sans exception, se sentant abandonnés par l’Etat, dirigent leur colère contre des boucs émissaires, dont le principal est l’immigré, noir ou arabe. Les apprentis-sorciers du sarkozysme, emmenés par Guéant et la Droite populaire, n’ont fait que favoriser cette libération de la souffrance sociale, doublée d’une demande xénophobe et sécuritaire, qui s’est défoulée dans les urnes.
La nouvelle majorité devra faire des réponses aux préoccupations exprimées par ces électeurs une priorité absolue sinon, à coup sûr, la vague « Bleu Marine » continuera à monter inexorablement. Le nouveau look de la présidente du Front national lui permet de ratisser large. Dans sa déclaration du soir du premier tour, elle s’attaque à la « gauche libérale, laxiste et libertaire. », cette gauche qui doit justement s’interroger sur ses limites face au ras le bol des classes populaires. Faire la sourde oreille, ne pas l’entendre – comme en 2005 après le vote sur le Traité Constitutionnel Européen – serait se condamner à faire de Marine Le Pen, et pour longtemps, la championne des sans-voix, des gens de peu, des invisibles.
Le deuxième enseignement du scrutin est, bien entendu, le rejet massif de Nicolas Sarkozy. Il a déjà perdu l’élection. Là encore, la crise est passée par là. Les velléités de 2007 se sont effondrées sous les coups de boutoir des amis du président sortant. : Ce sont en effet les banquiers, les multinationales du CAC 40, les spéculateurs, les exilés fiscaux, qui ont accéléré la crise de 2008 et réduit à néant le « travailler plus pour gagner plus ». Sarkozy a anémié le pays en brisant ses services publics, avec la règle du un fonctionnaire sur deux et la RGPP. Il a fait de son axe avec Angela Merkel un pacte pour l’austérité qui a tué l’emploi et développé la précarité. Son échec est, bien sûr, celui des chefs d’Etat d’une Europe en crise, mais il ne se réduit pas à cela. Nicolas Sarkozy incarne à l’excès les traits du mandataire du capitalisme en crise et de la mondialisation libérale. Le « président des riches », décomplexé, s’est tout permis en cinq ans : Il a vendu aux enchères médiatiques la fonction présidentielle, il a gouverné sans partage contre les syndicats et les corps intermédiaires , renié ses promesses ; le tricheur a payé dans les urnes, l’EPAD, les fadettes, l’affaire Woerth-Bettancourt, le Karachi Gate, le Fouquet’s, le yacht de Bolloré, le soutien à Ben Ali, les contre-réformes sur les retraites ou le bouclier fiscal… La liste à la Prévert de ses turpitudes est si longue qu’aucun éditorial n’en peut rendre compte de manière exhaustive. Ce rejet, le candidat sortant vient de le payer cash. La France lui a signifié son congé, pour solde de tout compte, même s’il ne faut pas négliger la rudesse de la bataille de l’entre deux tours qui se déroulera dans un climat de tension sous l’ombre portée du Front national.
Le troisième échec, c’est celui de François Bayrou. Son projet s’est évanoui sous l’effet de la crise. En ces temps difficiles, le centrisme, même baptisé « Union nationale », ça ne marche pas. Faute d’un projet pour le pays, le mirage centriste s’est évanoui, laissant apparaître le cadavre de l’UDF. Celle-ci restera la roue de secours d’une droite en décomposition. Les Borloo, Morin, Méhaignerie et Bayrou vont se déchirer pour en prendre la tête face à une UMP tentée par les sirènes de la Marine.
Du côté de la Gauche, la situation est plus complexe : François Hollande fait la course en tête, distançant le président sortant au terme d’une campagne sans aspérité où il a su éviter tous les pièges. Bien sûr, il ne fait pas « rêver », mais le ressentiment contre Nicolas Sarkozy est tellement fort que le vote utile s’est suffi à lui-même. Hollande fait du Mitterrand version 1981 tout en ne dépendant plus du PCF : Il incarne une force de centre-gauche, à l’aise dans ses baskets sociaux démocrates. Il peut se permettre d’engranger les voix centristes fort du soutien quasi total des électeurs Front de Gauche, écologistes ou d’extrême-gauche qui, sans aucune illusion sur le projet socialiste, voteront comme un seul homme pour « dégager » Sarkozy.
Pour le Front de Gauche, l’amertume était papable, Place Stalingrad. Mais Mélenchon a fait un bon score que personne ne lui prédisait il y a à peine six mois. Poussé par les sondages et les médias, il a péché par excès de confiance, croyant devenir le troisième homme de l’élection. La réalité du vote Mélenchon est plus banale : il a suscité un vote bobo moins populaire que prévu. Son électorat est celui de socialistes déçus par la timidité du projet de François Hollande mais, surtout, celui de la recomposition de la gauche du non de 2005 : le Front de gauche a su ressusciter le climat de l’union des anti-libéraux qui battaient les estrades contre le TCE, captant les électorats de cette sensibilité, écologistes de gauche compris.
Je ne cacherais pas ma déception pour le score d’Eva Joly. Il nous faudra tirer les leçons de cet échec. Décidément les élections présidentielles sont un chemin de croix pour les écologistes. Notre électorat est « stratège » : il reconnaît aux écologistes leur place dans les élections locales, régionales ou européennes, tout en niant leur crédibilité dans l’échéance majeure et structurelle de la vie politique française. L’échec d’Eva pose aussi d’autres questions, dont celle du statut des personnalités issues de la société civile dans l’espace politique n’est pas la moindre. La politique s’est professionnalisée à l’extrême, devenant un jeu fermé, verrouillé, enfermé dans l’entre-soi. Lorsque l’on veut briser les tabous, les codes, les rites de ce jeu, on se sent vite rejeté par les « professionnels de la profession ». Enfin, Eva a été aussi victime du vote de crise : a tort, l’écologie n’est pas considérée comme une arme anti-crise ; trop souvent encore, elle est identifiée à l’environnement, réduit à la défense de la biodiversité, de la nature et des écosystèmes, mais pas comme une solution à la question sociale. La conversion écologique de l’économie ne fait pas sens pour les classes populaires, alors qu’elles sont confrontées à l’accumulation des inégalités sociales et écologiques comme jamais. L’alimentation, la santé, l’eau, l’énergie, constituent le quotidien des classes populaires, mais le langage des écologistes s’arrête à la porte des quartiers populaires.
Cette limite du vote écologiste, je l’ai également rencontrée en 2002, même si la mauvaise campagne de Lionel Jospin m’avait permis de capitaliser plus de suffrages qu’Eva sur mon nom.
Il n’en reste pas moins qu’Eva Joly a courageusement combattu pour redonner du sens à la politique. Son effort ne restera pas vain. Les tabous qu’elle a brisés, la lutte pour une République exemplaire ou la sortie du nucléaire qu’elle a incarnés durant sa belle campagne, ne resteront pas vains. Dès le 22 avril au soir, elle a appelé les écologistes à se ranger derrière François Hollande, le candidat de toute la gauche et des écologistes. Je fais de même ici : J’appelle toutes celles et tous ceux qui veulent à la fois l’alternance et le changement maintenant, l’alternative et le changement vraiment, à se mobiliser pour faire du 6 mai une victoire nette et sans appel de François Hollande.
Noël Mamère. Le 23 avril 2002