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La Fondation Abbé Pierre veut mettre le logement au cœur du grand débat

La 24e édition du rapport annuel sur "L’État du Mal-logement" de la Fondation Abbé Pierre livre une nouvelle description de la crise du logement. Au total, près de 15 millions de personnes sont touchées, à un titre ou à un autre, par la crise du logement, quelles soient mal logées ou fragilisées par rapport au logement.  Si le marché de l’immobilier affiche une bonne santé générale, 4 millions de personnes restent mal logées ou privées de domicile, tandis que 12 millions voient leur situation fragilisée par la crise du logement :   menacés d’expulsion, en copropriété dégradée, en surpeuplement modéré, subissant la  précarité énergétique. Tout cela dessine une France du mal logement très vaste car c’est près d'un cinquième de la population qui  est donc concerné par un problème de logement dans notre pays.

 

Si 70 000 personnes sans domicile ont pu être relogées ces dernières années, ce qui est un chiffre en augmentation,  leur nombre global augmente. Il y en a qui s’en sortent mais plus encore qui tombent à la rue.

 

La fondation Abbé Pierre pointe particulièrement cette année les personnes qui sortent d’institutions elles-mêmes déjà en crise (aide à l’enfance, prison, hôpital psychiatrique) sans accompagnement, sans aide, sans soutient et qui pour une grande part se retrouvent à la rue. Cela les lance dans la vie avec de grandes difficultés de logement. L’insertion, la réinsertion leur sont de fait interdit.

 

Le mal-logement s’inscrit dans un contexte de montée de la pauvreté et de creusement des inégalités. Après la déception liée au non-plan banlieues (qui n’avait pas repris les conclusions du rapport Borloo), le plan de lutte contre la pauvreté,  présenté finalement en septembre 2018 par le Président de la République, était donc très attendu. Il visait à s’attaquer aux « inégalités de destin»  et à agir à la racine des processus d’exclusion. De nombreuses mesures du Plan pauvreté semblent d'ailleurs aller dans le bon sens : éviter la reproduction générationnelle de la pauvreté (ex : places réservées en crèche, dédoublement des classes de CP et CE1 en REP), éviter les sorties sans formation du système scolaire.  Mais le logement en est le grand absent, comme il est le grand absent des grands débats proposés ces temps-ci par le Président de la République. Une lacune assez inexplicable alors que les dépenses contraintes (celles qui sont engagées dès que commence le mois) ne cessent de s’alourdir et pèsent de plus en plus sur les ménages modestes (ils y consacrent 40 % de leur budget) et pauvres (60 % de leur budget).

Plus fondamentalement, l’impact des mesures du plan pauvreté risque d’être fortement réduit par la politique générale du gouvernement, notamment sur le plan économique et fiscal. Traiter la pauvreté d’un côté,  contribuer à l’accentuer d’un autre, ne peut déboucher que sur une impasse. Et on sait que des mesures spécifiques visant les ménages pauvres et modestes — toujours utiles — pèsent moins que les mesures fiscales de redistribution plus globales dans la lutte contre les inégalités.

 

Il faut donc des moyens.

 

Il faut des heures pour arriver à joindre au téléphone Samu social (le fameux 115) qui est débordé. Les services des préfectures ne répondent plus, laissant de nombreuses familles, ou personnes isolées, majeures et mineures, scolarisées ou pas, dans des situations catastrophiques dans un pays tel que le notre. Cela ne peut durer.

 

Le gouvernement a mis en œuvre un plan logement, entré en 2018 dans sa phase opérationnelle, intéressant dans sa philosophie. Ce plan consiste à faire passer les personnes sans domicile directement vers un logement sans passer par les strates intermédiaires  qui sont très précaires(de type foyer). Mais en même temps, dans un contexte social et politique défavorable,  le gouvernement a procédé à des coupes budgétaires majeures dans la politique du logement comme aucun autre ne l’avait fait avant. Coupes dans les APL (4 milliards par an, 12 milliards en 3 ans), coupes sur les bailleurs sociaux qui auront des effets massifs : à terme, la Réduction  des Loyers de Solidarité (RLS) amputera les deux tiers de l’autofinancement net des bailleurs sociaux réduisant à peau de chagrin les fonds propres nécessaires à l’investissement. Le gouvernement a ainsi invité les bailleurs à vendre 1 % de leur parc chaque année, soit 40 000 logements. Une injonction particulièrement dangereuse à l’heure où plus de deux millions de ménages sont en attente d’un logement social. Ainsi, la production de logements sociaux et très sociaux va mécaniquement être divisée par deux dans les prochaines années. Ces tentations de marchandisation à terme du parc social pourraient remettre en cause son statut de patrimoine de la nation, de bien commun pérenne sanctuarisé, sans but lucratif, destiné à mettre en œuvre le droit au logement et la mixité sociale.

 

Ces arbitrages - fort peu redistributifs - s’inscrivent dans une philosophie de la société inégalitaire plus ou moins assumée. L’exécutif n’a certes jamais attaqué frontalement «l’assistanat » ou les immigrés comme on avait pu le connaître par le passé, mais il renvoie à des images de la société discutables, qui laissent implicitement planer l’idée qu’il ne serait pas pertinent d’aider davantage les plus pauvres, mais très efficace de relâcher la pression sur les plus aisés. La vision de la pauvreté semble aussi régulièrement  distinguer les bons et les mauvais pauvres, dans une approche finalement très traditionnelle du traitement de la pauvreté oscillant entre l’aide et  la sanction.

 

La vulnérabilité énergétique des classes populaires et moyennes, et la question de leur pouvoir d’achat grevé par des dépenses énergétiques étouffantes pour se déplacer ou se chauffer. Si l’accent a plus souvent été mis sur les dépenses de carburant que sur le coût du chauffage du logement, il faut souligner que les dépenses énergétiques pour se chauffer pèsent moitié plus que les dépenses de carburant dans le budget des Français.

 

Le mal logement est-il une fatalité ? Non, mais il faut mettre les moyens adéquats. L’Etat peut davantage redistribuer les richesses, notamment autour de l’immobilier car l’immobilier est un facteur d’accroissement des inégalités.  Il y a des gens qui s’enrichissent grace à la hausse des prix de l’immobilier, et il y en a d’autres qui en pâtissent. Cela veut dire aussi modifier la fiscalité sur les successions, sur les transactions, et aussi ajuster au mieux la taxe foncière de manière à financer toutes les dépenses publiques dont on a besoin pour combattre le mal logement.

 

Le gouvernement doit donc revenir sur certains de ses choix du début du quinquennat, qui sont des mauvais choix. Et reconnaitre ses erreurs. Il n’y a pas de honte à cela.

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