Depuis plusieurs années, la globalisation aidant, de nombreux pays et leurs citoyens vivent des moments de désarroi.
En France, au second tour des présidentielles, E. Macron a été élu par 20,7 millions d‘électeurs sur 47,5 millions d’inscrits (43,57%) et sur 31,3 millions de suffrages exprimés (66,13% avec la présence de Le Pen fille au second tour- pour mémoire J . Chirac avait fait 82,2% contre Le Pen père en 2002) ; F. Hollande par 18 millions de d‘électeurs sur 46 millions d’inscrits (39,13%) et sur 34,8 millions de suffrages exprimés (51,7%) ; N. Sarkozy par 18,9 millions d‘électeurs sur 44,4 millions d’inscrits (42,5%) et sur 35,7 millions de suffrages exprimés (52,9%). Bref, notre démocratie électorale, et principalement son élection phare, ne se porte pas au bien. Et on est dans les mêmes rapports pour des elections de moindre niveau).
Il est évident que cela correspond à l’achèvement de cycles entamés depuis un peu plus de deux siècles : nous sommes a un moment de transition dans l’histoire de l’émancipation : conquête des libertés individuelles, invention des protections sociales, idées de faire corps ensemble, collectivement dans un ensemble accepté et protecteur. A cela vient s’ajouter la compréhension explicite que les dérèglements climatiques et les transformations de la biodiversité viennent bouleverser nos façons de vivre sans qu’on ait encore accepté des solutions partagées.
Et tout d’un coup arrive le mouvement des « gilets jaunes » que personne n’a vu arriver sous sa forme mais dont les causes avaient été très bien décrites plusieurs mois avant par de nombreux chercheurs. Mais si le mouvement des « gilets jaunes » est une vraie révolte sociale, mais il n’est pas un mouvement social au sens habituel du terme.
C’est évidemment l’explosion d’une colère dans laquelle se mêlent l’urgence et le flou. Elle fait remonter à la surface ce qui a été longtemps subi en silence : le sentiment de ne compter pour rien, de mener une existence rétrécie, de vivre dans un monde profondément injuste.
C’est sur ce terreau que s’est développée la sensibilité populiste avec toutes les dérives qu’elle a entretenues. Le terme « d’inégalités » ne suffit pas à rendre compte de tout ce passif social et moral. Le problème est plus large et plus diffus. De même que les statistiques de revenu traduisent mal à elles seules la condition de ceux pour qui le « reste à vivre » semble se rétrécir, les dépenses contraintes (logement, assurances, transports, remboursements d’emprunts etc.) étant pour eux celles qui ont le plus augmenté.
Nous sommes dans une crise de l’avenir parce que les visions précédentes sont non pas en échec mais épuisées. Nous sommes allés jusque presque au bout de certains concepts. Et ce qui saute aux yeux, c’est le besoin de réinventer à la fois la démocratie, les régulations économiques et les solidarités avec une approche écologique sans laquelle nous courons à l’échec.
Cette révolte des « gilets jaunes » nous invite pour cela à considérer l’état de la société avec un œil neuf. Il est un indicateur qui fait débat et qui est d’ailleurs repris dans sa lettre aux français par E. Macron, et par une partie des « gilets jaunes » mais sans doute pas avec le bon angle d’approche pour les deux parties : c’est celui de la démocratie.
La démocratie électorale et représentative ne suffit plus : elle doit être plus réactive. Les gouvernements, comme les citoyens sont désemparés et se sentent impuissants. Ils se raccrochent à des mots, à des intentions. Le pouvoir, les gouvernements ont plusieurs choix : Ils peuvent accélérer le cours des choses, le contrarier ou le piétiner. Et comme les citoyens ne voient pas clairs, ils se réfugient dans un passé idéalisé plutôt que penser l’avenir.
N. Hulot, lors de sa démission, a fait le constat de l’impasse dans laquelle les gouvernants sont d’articuler les projets de long terme et les pesanteurs et les contraintes du court terme. Or il faut pouvoir faire avancer les citoyens, la société. Ce qui nécessite l’engagement actif des citoyens, et cela aux différents niveaux pertinents de prise de décision.
L’élection ne suffit plus à faire la démocratie, elle ne peut plus donner tous les droits au vainqueur d’une élection, avec des scrutins de plus en plus serrés. La majorité qui accède au pouvoir devient une nécessité technique ( il faut bien que quelqu’un gouverne) mais sa légitimité est sans cesse réquisitionnée. Ce dont nous souffrons c’est d’avoir une démocratie qui mise tout sur l’élection, et pas assez sur les fonctions de contrôle, de surveillance, de mise en responsabilité.
Désormais, le citoyen ne peut être ramené à un intermittent de la démocratie réduite au jour de l’élection.
Il faut rappeler que face à l’onction électorale, les contrepouvoirs font aussi la démocratie, qu’ils sont des instruments indispensables à la démocratie, car le pouvoir est toujours tenté de se reposer sur sa légitimité électorale, voire tenté par l’abus de pouvoir. Si on veut une démocratie permanente, il faut mener le combat de la représentation.
La démocratie c’est aussi voter en toute connaissance de cause. Les britanniques ont voté pour les Brexit sans connaitre les conséquences que cela allait produire. Se pose donc la question de la construction du débat public avant et après la prise de décision, avant et après le vote.
La politique met en place des mécanismes de séduction pour plaire au plus grand nombre quitte à raboter, édulcorer certains aspects de l’action, voire à mentir effrontément. Alors qui est le gardien du rapport à la vérité ? Et bien ce sont les citoyens, leurs associations, les militants du quotidien mais aussi les médias dont certains font leur travail démocratique alors que d’autres ne le font pas. C’est le contraire du populisme.
Si la démagogie a depuis l’antiquité participé à la construction politique, le populisme (à ne pas confondre avec le totalitarisme) est autre. Il se définit par une certaine vision du peuple. Il simplifie la vision du social en considérant que le peuple fait bloc contre quelques élites, voire contre les étrangers quand il s’agit d’un populisme d’extrême-droite. Sa vision de la démocratie se fonde aussi sur l’autorité d’un leader, de haut en bas, en sur le refus des contre-pouvoirs. Certains s’y essaient en France quand les populismes sont partout à l’œuvre dans le monde. Ils organisent des communautés de répulsion, de colère, d’impatience, une « démocratie négative » en érigeant des boucs émissaires comme cause des difficultés, en critiquant l’ennemi intérieur, en dénonçant les média ou les juges, et s’en prenant d’une manière générale aux contre-pouvoirs que ce soit dans les Etats-Unis de Trump, dans le Venezuela de Chavez, dans la Hongrie de Orban ou la Pologne de Kaczyński, parce que il y a le sentiment d’une difficulté a agir pour un avenir désirable.
Macron, il y a encore quelques mois, était traité de social-libéral. On voit depuis 18 mois qu’il n’a plus rien de social en réalité. Mais il n’est pas complètement libéral non plus, par ses aspects autoritaristes et conservateurs. Cela correspond a ce qu’on voit à l’œuvre un peu partout dans le monde avec plus ou moins de force selon les pays et les situations locales
A sa façon le macronisme participe à l’atmosphère de populisme, en mettant en scène la verticalité descendante du pouvoir, de haut vers le bas, alors que jusque encore récemment les citoyens s’organisaient pour mettre en place leurs propositions à travers les outils que représentent les partis.
Un des enjeux est bien la réinvention d’une démocratie qui part du bas et qui permette de bâtir un nouveau pacte social et écologique, qui traite des indispensables transitions de ce siècle, et qui permette de regarder l’avenir avec optimisme.