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24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 16:40

Les derniers mois nous rappellent l’urgence d’agir pour le climat : feux en Amazonie, fonte des glaciers, vagues de canicules à répétition, ouragans toujours plus puissants, sécheresses… Il n’y a plus de temps à perdre. Le réchauffement climatique pourrait atteindre 7°C d’ici à la fin du siècle d’après les derniers rapports, entraînant des conséquences désastreuses pour la vie sur Terre. Ces constats sont connus depuis des décennies et nous continuons pourtant de regarder le climat se dégrader, et les habitant·e·s mourir.

Montrer l’exemple

Alors que les Etats multiplient les belles annonces, les actions ne suivent pas. Les politiques n’ont pas le courage de prendre les mesures nécessaires. Ce décalage entre le constat et la prise de décision est une menace pour la vie de millions de personnes dans le monde. Nous refusons d’être les complices de cette inaction. Les cinq années qui viennent sont cruciales pour agir et éviter des bouleversements irréversibles. L’Europe a une responsabilité forte : le continent est, depuis la révolution industrielle, responsable de plus de 25% des émissions de gaz à effet de serre. Elle doit montrer l’exemple. Nous avons été élu·e·s pour répondre aux mobilisations pour le climat et à la soif d’action de citoyen·ne·s toujours plus nombreux·ses.

Une situation exceptionnelle appelle des moyens exceptionnels. C’est pourquoi nous demandons que le Parlement européen déclare dès maintenant l’état d’urgence climatique et environnemental. Ce n’est pas une déclaration d’affichage de plus, c’est un impératif d’action. C’est exiger de la nouvelle Commission qu’elle matérialise cette urgence dans les faits, par des mesures concrètes, ambitieuses et immédiates. C’est acter que le climat doit être au cœur de toutes les politiques européennes – des transports à l’agriculture, en passant par l’énergie et les accords commerciaux. C’est aussi proclamer l’accueil inconditionnel des réfugié·e·s climatiques.

Les objectifs sont clairs : il faut stopper les pertes de biodiversité et réduire les émissions de gaz à effet de serre de 65% d’ici à 2030, en vue d’atteindre la neutralité carbone dès 2040. Pour enfin avancer, nous exigeons de la Commission qu’elle mette fin à la règle paralysante de l’unanimité pour toutes les propositions sur le climat. Nous demandons qu’elle sorte les grands moyens en transformant la banque européenne d’investissement en banque du climat et en finançant la transition écologique plutôt que les grands projets inutiles et les énergies fossiles.

Justice environnementale, justice sociale

Nous attendons des mesures fortes contre la pollution de l’air et la précarité énergétique, pour l’accès à une eau et une alimentation non polluées, pour une fiscalité plus juste et une distribution plus équitable des richesses. Car répondre à l’urgence climatique, c’est aussi résoudre l’urgence sociale. Le combat pour le climat est aussi un combat contre les populismes et les extrêmes qui se nourrissent de toutes les détresses. La société écologique est fondamentalement un projet de justice sociale et de solidarité.

L’Union européenne a été bâtie comme un projet de paix, en réaction aux guerres du XXe siècle. Aujourd’hui, les dérèglements climatiques et environnementaux sont la première menace à la paix dans le monde. Ils sont d’ores et déjà à l’origine de conflits armés, qui ne feront que se multiplier si nous n’agissons pas de manière rapide et décisive. En déclarant l’état d’urgence climatique et environnemental, nous ne faisons que poursuivre le rêve de paix des fondateurs de notre Union.

Si l’Europe ne fait rien, elle ne sera pas seulement comptable, mais aussi coupable d’inaction criminelle. Alors plaçons l’Europe à la hauteur de son rendez-vous avec l’histoire

Tribune de Karima Delli, députée européenne et Damien Carême , député européen

Libération,  

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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 23:47

Pour Yannick Jadot, l’Europe – avec les régions – est un échelon-clé pour imposer une politique écologique et sociale. Et les traités n’empêchent pas de lutter contre le libéralisme.
 

L’Europe, c’est son truc. En 2017, Yannick Jadot s’était rallié à Benoît Hamon et avait retiré sa candidature à la présidentielle. Tête de liste d’Europe Écologie-Les Verts, après déjà deux mandats au Parlement européen, l’ancien directeur des campagnes de Greenpeace France se contrefiche désormais de « requinquer la gauche ». Promoteur d’une ligne d’autonomie pour son mouvement, il se montre plus attaché à requinquer une Union européenne en crise, où il souhaite un rééquilibrage entre régions et nations. Politis l’a rencontré le 22 avril, alors qu’il s’apprêtait à aller déposer sa liste au ministère de l’Intérieur. Tout en jugeant les traités qui régissent l’Europe « insatisfaisants », il défend l’idée qu’ils n’empêchent pas d’agir et que le principal obstacle vient des alliances entre les conservateurs, les libéraux et souvent les socialistes. Défenseur d’un nouveau « traité environnemental », qui aurait la primauté sur tous les autres, l’écologiste affiche un volontarisme politique assez conforme à l’ambition qu’il affichait en début de campagne de porter sa liste à 15 %.

Finalement, et c’est une surprise, les ­Britanniques vont participer à ces élections européennes, en raison du report du Brexit décidé par le Conseil européen. Que vous inspire cette décision ?

Yannick Jadot : Je ne l’ai pas du tout appréciée. On a l’impression que cette Europe est gérée par des boutiquiers qui ont trop souvent, ces dernières années, réduit l’Europe à un marché dont on serait un peu prisonnier puisque le Brexit ne permet pas d’en sortir. J’ai été extrêmement triste de la consultation britannique de 2016. Ce grand pays est quand même aussi un pays qui a souvent bloqué l’UE dans sa dimension sociale, politique, de droits fondamentaux, et qui a agi en permanence pour réduire l’Union européenne à un marché – « enough is enough », disait Thatcher. Aujourd’hui, ma crainte est que la paralysie britannique imprègne totalement les institutions de l’Union. Je préférerais un processus où le Royaume-Uni, ayant voté la sortie de l’UE, en sorte et que nous soyons en capacité de faire évoluer l’Union du point de vue politique, social et environnemental. Et qu’ensuite, dans quelques années, le Royaume-Uni réengage un processus d’adhésion. Là, le risque – les Britanniques l’évoquent assez cyniquement –, c’est qu’ils envoient nombre de députés au Parlement européen pour tout verrouiller. Qu’Angela Merkel joue les petites boutiquières de l’industrie allemande, singulièrement l’industrie automobile, et que finalement Macron laisse passer est inquiétant sur les leçons que l’on tire du Brexit, sur l’affaissement du projet européen et la perspective qu’on s’offre de transformer radicalement l’UE.

Que proposez-vous pour la transformer ?

Qu’on retrouve d’une certaine façon le courage de nos pères fondateurs pour écrire une nouvelle page de l’Union européenne. Évidemment, dans un contexte très différent : on n’est plus à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, mais on est face à des défis immenses, notamment ceux du climat, de la biodiversité, de la solidarité. Pour nous, c’est clairement l’écologie qui doit devenir la matrice du projet européen, et donc redéfinir l’ensemble de ses politiques au regard des impératifs écologistes et sociaux. Alors, il y a dans notre projet plusieurs étapes. Nous avons depuis toujours, en tout cas depuis 2005, le projet d’une constituante. Pas un traité constitutionnel avec des centaines de pages, mais un court traité qui dise le projet de l’Europe, la question des droits humains, la question sociale, la question écologique, et quelles sont les grandes compétences de l’UE. Mais, en amont de cette constituante, nous voulons mettre en place un traité environnemental qui primerait tous les autres traités. Qui, d’une certaine façon, redéfinirait toutes les politiques européennes au regard des impératifs environnementaux et spécifierait les crimes environnementaux. Typiquement, il n’y aura plus de subventions aux énergies fossiles, plus de financement de grands projets d’infrastructures comme le Lyon-Turin puisque, au-delà du fait qu’ils ont des impacts écologiques négatifs, ces projets gaspillent l’argent public.

Parler de « traité environnemental » tient un peu de l’appellation marketing. En fait, ce serait un traité modificatif qui permettrait de réécrire les deux traités fondamentaux de l’Union (1), mais pour cela il faut l’unanimité des États membres…

Oui, c’est un processus compliqué. Mais il y a plein d’instruments qui nous permettraient d’être beaucoup plus utiles, plus concrets et plus justes socialement sur la question des migrants ou de l’écologie sans attendre la redéfinition complète des traités.

Qu'est-ce qui, dans les compétences actuellement définies dans le traité de fonctionnement de l’Union européenne, devrait changer ?

Le droit d’initiative du Parlement, la question de la fiscalité… Pour s’attaquer à la concurrence fiscale – ce qu’a fait Eva Joly (2) –, on utilise l’article 116 des traités sur la concurrence déloyale, qui permet d’agir dans le processus classique de codécision, quand la fiscalité requiert l’unanimité. L’énergie doit devenir une compétence européenne pour engager une transition qui nous sorte et du nucléaire et du charbon. Sur la question des migrants, il n’y a pas de compétence européenne, il y a un bout de droit sur le droit d’asile avec les accords de Dublin, qu’il faut absolument changer pour mieux répartir les réfugiés en Europe.

Mais puisqu’un traité nécessite un processus un peu lourd, nous ne voulons pas nous cacher derrière les insuffisances du droit européen pour ne pas agir dans l’immédiat. Plusieurs paquets sont à l’agenda du Parlement européen et des institutions européennes dans les mois qui viennent.

Sur la question du climat, nous voulons que l’argent de la Banque centrale européenne, qui, ces dernières années, a servi à racheter de la dette publique sur le marché secondaire, et finalement à faire gonfler la dette publique et financière, serve à garantir et à racheter des prêts de la Banque européenne d’investissement et des banques nationales d’investissement pour faire un grand plan de transition énergétique. Notre projet de sortir des énergies fossiles et du nucléaire en vingt ans est aussi un projet de paix : l’Europe, au lieu de dépendre de ses fournisseurs d’énergie et d’avoir avec eux des relations géopolitiques parfois perverses – l’UE dépense quasiment 1 milliard d’euros par jour en importation d’énergie –, dépendra plutôt de l’eau, du soleil, du vent, de la géothermie, de la mer, de la biomasse, et non de Poutine, des pétro-dictatures du Golfe, de Trump ou d’Ali Bongo.

Autre grand sujet sur la table : la réforme de la politique agricole commune. Nous voulons sortir des pesticides en quinze ans, du glyphosate immédiatement, et la PAC, qui représente 40 % du budget européen, peut parfaitement servir à accompagner l’ensemble de la politique européenne vers une agriculture paysanne locale et bio. On peut ainsi rendre immédiatement l’Europe utile et concrète, même avant d’avoir gagné sur les traités.

Concrètement, comment allez-vous faire ?

En espérant mobiliser les opinions publiques, qui, pour le moins, ne sont pas très satisfaites des 114 euros que chaque Européen débourse chaque année pour la politique agricole commune. Pour un résultat où un tiers des paysans ont en France moins de 350 euros par mois pour vivre – avec un suicide tous les deux jours . Où la biodiversité disparaît à un rythme effrayant, où l’alimentation est de plus en plus contaminée et où la disparition des paysans se poursuit. Dans l’année qui vient, il faut absolument que les Européens s’emparent de leur agriculture et de leur alimentation. On est en train de gagner la bataille culturelle sur le glyphosate. Malheureusement, on n’a pas gagné l’interdiction au niveau des États, mais l’objectif est évidemment, dans la prochaine mandature, de gagner cette interdiction et la réorientation complète de la PAC (3).

En l’absence de groupe politique majoritaire au Parlement européen, il est important d’avoir un groupe le plus puissant possible et aussi le plus cohérent. C’est comme cela que l’on a pu construire des majorités sur la pêche électrique, l’huile de palme – malheureusement, la France a bloqué au niveau du Conseil –, les lanceurs d’alerte, la démocratie en Hongrie… Sur tous ces sujets-là, la force et la cohérence de notre groupe nous permettent parfois de convaincre d’autres députés et de construire des alliances. Sur la pêche électrique, on a travaillé avec Younous Omarjee (4). On avait déjà gagné sur la pêche en eau profonde avec Bloom (5), d’ailleurs contre les socialistes français, et à un moment donné une partie de la droite a voté contre la pêche électrique. C’est comme cela qu’on gagne.

Pourquoi n’insistez-vous pas, comme d’autres à gauche, sur la nécessaire renégociation des traités ?

Et si on n’a pas l’unanimité, on fait quoi ? On ne siège pas au Parlement ? Ce serait une désertion. Quand on gagne sur la pêche électrique, on gagne à traité constant. Idem pour l’huile de palme, même si on n’a pas gagné autant qu’on voulait. Ce sont les écologistes qui ont construit la directive sur les lanceurs d’alerte, qui fait qu’aujourd’hui Antoine Deltour (6) est le premier à dire merci au groupe des Verts d’avoir permis la création d’un droit européen de protection des lanceurs d’alerte comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde.

Ce sont quand même des petits pas au regard du problème que pose le cadre européen à la fois monétariste et libre-­échangiste…

Je me bats tous les jours contre le libre-échange. S’il y a un parlementaire qui est identifié dans le combat contre le Tafta, le Ceta et les autres, c’est moi. Ce ne sont pas les traités sur lesquels est fondée l’UE qui définissent les traités de libre-échange. Il suffit que le Parlement européen dise « non » et ça s’arrête immédiatement. La question est démocratique : les socialistes, les libéraux et les conservateurs votent ensemble les traités de libre-échange. Le jour où l’un de ces trois blocs vote contre les accords de libre-échange, il n’y en a plus un qui passe.

Ce ne sont pas les traités qui sont mauvais, mais la majorité ?

Bien sûr ! Imaginez demain une majorité écolo : dirait-on qu’on a envie de faire plein de choses mais qu’on ne peut pas à cause de l’article 38 ? C’est de la blague. C’est la volonté politique qui fait la politique. Après, je ne dis pas qu’il ne faut pas changer les traités. Quand nous portons l’idée d’un protectionnisme vert à la fois sur l’écologie et la taxation aux frontières des produits qui ne respectent pas les normes qu’on se donne en matière de protection de l’environnement, quand on interdit l’entrée sur le marché européen de produits issus de pays qui ne respectent pas la liberté syndicale et les conventions de l’OIT, c’est de la politique. On peut le décider demain mais il faut gagner les votes. Nous ne pouvons pas renvoyer sur les traités nos échecs électoraux. C’est parce que nous n’avons pas la majorité en Europe que l’Europe est libérale. Or ce modèle de la compétition de tous contre tous, des territoires contre des territoires, de la marchandisation à outrance de la planète, y compris de notre vie privée, est le marchepied des populistes et des nationalistes. Nous, nous voulons que l’Europe soit l’échelon qui nous permette de retrouver le contrôle de nos vies à l’échelle de nos territoires, définir l’agriculture, l’alimentation, comment on se déplace, on se loge, on s’éclaire, on se chauffe, on se soigne, on s’éduque… Tout cela participe au fait de redonner le pouvoir aux citoyens sur les lieux où ils vivent. C’est cela notre grand sujet, et pour nous il faut l’Europe.

Vous développez un système de gouvernance qui serait à la fois à l’échelle supranationale et à l’échelon extrêmement local, en zappant l’échelon national. Est-ce parce que les Verts ne font pas d’aussi bons scores aux élections nationales ? Ou cette méfiance de l’échelon national est-elle consubstantielle de votre vision politique ?

Là, nous sommes dans une élection européenne. Par ailleurs, nous sommes pour une Europe des régions, c’est vrai. Dans cette élection, comme d’habitude, nous faisons alliance avec Régions et peuples solidaires. Nous avons des régionalistes sur notre liste et nous allons faire des réunions publiques avec Gilles Simeoni…

Les régions existent moins que l’échelon national…

Toute une partie des fonds européens va vers les régions.

Parce que l’Europe essaie de faire sauter l’échelon national…

Mais non, l’Europe est bouchée, coincée, paralysée par les échelons nationaux. Ce sont les égoïsmes nationaux et les souverainismes qui empêchent l’Europe d’évoluer. Même à gauche aujourd’hui, l’idée de contribuer au budget européen un peu plus que ce que l’on reçoit, pour être solidaire avec des régions moins développées, pose question.

Les égoïsmes régionaux existent aussi, non ?

Bien sûr, et je ne remplace pas l’un par l’autre. La souveraineté ne se définit pas forcément par la nation. Pour moi, la souveraineté, c’est avoir un processus délibératif qui donne des décisions efficaces et utiles pour les citoyens. Est-ce qu’on doit avoir dans toute l’Europe ou dans toute la France les mêmes modalités de déplacement, la même agriculture ? Si des régions s’en emparent et rapprochent les citoyens de la décision, pour moi, c’est toujours une bonne nouvelle. On a besoin de l’Europe face à Trump, ce n’est pas la région Île-de-France qui va faire face à Xi Jinping : pour ça, on a besoin de l’Europe. Mais l’Europe ne va pas définir le fait que la Silésie et l’Occitanie doivent fonctionner de la même façon, ce serait stupide.

C’est pourtant ce qu’elle fait quand elle impose le libéralisme comme seule politique économique possible à tous les États…

Justement non. Pourquoi ce serait obligatoirement le libéralisme ? Qui définit les politiques libérales de l’Union ? Ce n’est pas l’Europe qui impose à la France de privatiser ses barrages hydroélectriques : l’Allemagne ne le fait pas. C’est vrai aussi sur le fret ferroviaire : la France l’a réduit. L’Allemagne, le Danemark, l’Espagne, le Portugal développent les énergies renouvelables ; nous, nous restons obsédés par le nucléaire. L’Europe ne définit pas tout.

Pour vous, il n’y a pas de carcan juridique européen ?

Il y a des traités juridiques, un cadre juridique européen que nous voulons transformer.

Il n’oblige pas les nations ?

Mais non ! Les mêmes pays qui ont adopté les 3 % n’ont pas eu de sanctions quand ils trichaient. Il ne faut pas mettre les traités au-dessus de la politique. Les traités ne sont que l’instrument juridique de majorités politiques qui sont aujourd’hui libérales et conservatrices. Il ne faut pas s’étonner d’avoir des politiques libérales en Europe quand la majorité des gouvernements sont libéraux et que, y compris au Parlement européen, socialistes, libéraux et conservateurs ont défendu l’austérité et les traités de libre-échange. C’est pour cela que l’élection est si importante.

Jusqu’ici les socialistes européens et les conservateurs du PPE formaient une coalition et alternaient les présidences du Parlement. Après le 26 mai, il semble qu’ils n’auront plus de majorité. Chercherez-vous un partage des postes dans une coalition, y compris avec les conservateurs du PPE, pour peser de l’intérieur ?

Prétendre en permanence que nous voulons aller avec le PPE est ridicule. Regardez comment nous votons, ce sur quoi nous travaillons. Nous continuerons à travailler sur des coalitions de projet. Notre boulot, partout en Europe, c’est d’essayer de renforcer notre groupe, de convaincre sur nos sujets. On verra ce que ça donne au Parlement le 27 mai.

Le gouvernement français se présente comme une référence en matière d’écologie. Qu’en dites-vous ?

Ce gouvernement, comme celui d’avant, est prisonnier des mêmes lobbys du vieux monde. Ceux du nucléaire, de l’automobile, des pesticides, de la chasse… Il reste dans une logique productiviste, au-delà du fait qu’il est libéral et technocratique.

Pourtant, il a été rejoint par des écologistes de votre parti. Cela ne dénote-t-il pas une certaine compatibilité entre le programme des écologistes et la Macronie ?

Non. Nous, les écologistes, nous voulons transformer urgemment la société. On ne peut pas attendre les échéances électorales en disant « on a perdu, la prochaine fois on fera mieux », parce que le dérèglement climatique et l’anéantissement de la biodiversité n’attendent pas les échéances électorales. Quand on pense pouvoir agir, on essaye d’agir. Que voulez-vous que je vous dise ? Macron distribue le pouvoir. Que certains choisissent ça, cela m’attriste. Mais EELV, ce sont des militants partout sur le terrain, ce n’est pas seulement un dirigeant qui trouve que la place est plus chaude ailleurs.

Avec quels arguments voulez-vous convaincre les électeurs de voter pour vous ?

La cohérence, qui n’est pas l’antériorité. Tout le monde a aujourd’hui un discours écolo parce que c’est une préoccupation majeure. Mais, bien qu’ils disent « je suis pour le climat », les socialistes votent tous les accords de libre-échange. Moi, je peux regarder mes électeurs dans les yeux parce que ce que je dis en campagne, je le fais au Parlement, alors que les autres, sur l’écologie, font l’inverse.

Où est la cohérence quand, dans une ville, pour faire passer une petite partie de votre programme, vous vous asseyez sur celui-ci ?

La société, c’est un compromis. Un compromis n’est pas forcément une compromission si vous pensez que ça fait avancer votre cause. La question, c’est la clarté du compromis. Aux européennes, si on veut voter pour la protection de la planète, pour la biodiversité, le climat, la solidarité, le vote le plus efficace, c’est le vote vert parce que celui-ci est cohérent. Quand je me bats sur un dossier, j’ai tout le groupe avec moi.

Bien que vous n’ayez plus aucun député à l’Assemblée nationale, l’écologie y est tout de même défendue, non ?

Par qui ? Matthieu Orphelin, oui ; une partie des Insoumis, oui.

Une partie seulement ? Il ne semble pas qu’ils se divisent sur les votes, faisant eux aussi preuve de cohérence.

J’en suis convaincu mais on n’a pas la même idée de l’Europe, ni la même idée du débat public, ni la même idée de la décentralisation. Je ne conteste pas à Jean-Luc Mélenchon ses convictions écolos – pour d’autres candidats, je suis plus dubitatif. Mais tous les combats que nous menons sur le terrain pour protéger l’environnement, c’est souvent au nom du droit européen. Pour nous, l’échelon européen est un échelon indispensable ; il n’y a pas cette vision chez Jean-Luc Mélenchon.

Comment recevez-vous son appel à constituer une « fédération populaire » ?

Les initiatives des anciens socialistes, des socialistes ou des nouveaux socialistes consistent toujours à dire : je veux rassembler la gauche autour de moi. Il y a un paquet de prétendants. Nous, ce que nous voulons, c’est mettre l’écologie et son projet solidaire au cœur du paysage politique européen et du paysage politique français. Mais c’est très bien qu’il y ait de la diversité politique, y compris à gauche. Il y a plein de sensibilités d’approche et de solutions sur la question sociale, comme il commence à y en avoir sur la question écologique. Mais il faut accepter que nous n’ayons pas la même vision du débat public et des échelons d’action pour résoudre la crise.

C’est pourtant Emmanuel Macron, président de la République française, et non l’UE, qui s’est opposé à la reprise des négociations commerciales avec les États-Unis.

Le Parlement européen a failli voter contre ce mandat de négociations : on a gagné sur l’amendement qui demandait de ne pas faire de négociations, mais on a perdu sur la résolution finale. C’est dire si les choses évoluent. Alors, si Macron se sent obligé de faire croire qu’il s’oppose à cette négociation – en réalité il a voté contre mais n’a rien fait pour construire une minorité de blocage, donc il a voté contre en s’assurant que le mandat allait passer à la majorité –, c’est déjà notre victoire culturelle. Un hommage du vice à la vertu. Qu’il n’ose pas mettre le Ceta à la ratification de l’Assemblée nationale parce qu’il n’assume pas ce débat avant les élections, c’est aussi notre victoire. On est en train de gagner des batailles dans l’opinion, qu’on n’a pas réussi encore à transformer électoralement.

On vous a senti un peu gêné par le mouvement des gilets jaunes…

Pourtant, on a soutenu ce mouvement. Cela fait dix ans qu’on est sur la fiscalité écolo et on a toujours dit que chaque euro collecté devait être rendu aux Français pour les accompagner et pour investir, qu’il faut de la justice fiscale sur le kérosène et le fioul lourd… Quand j’écoute un certain nombre de porte-parole des gilets jaunes, ils sont d’accord avec nous. Ce dont ils se sont plaints, c’est que la fiscalité écolo ne servait pas l’isolation de leur logement ou la mise à disposition de transports collectifs performants et moins chers, mais compensait la suppression de l’ISF. Cela fait trente ans que l’on se bat contre le tout-TGV pour les petites lignes, contre les supermarchés en périphérie pour les commerces de centre-ville, pour maintenir des services publics de proximité. Dans notre programme européen, on sanctuarise les services publics comme les infrastructures vitales (aéroports, barrages). Le mouvement des gilets jaunes s’est construit sur les fractures territoriales, sociales et politiques que nous avons toujours dénoncées. Mais ce mouvement est aussi divers qu’il peut y avoir de nuances de jaune. Et s’il y en a qui mettent encore des gilets et cassent n’importe quoi, je suis contre.


(1) Le traité de l’Union européenne (TUE) et le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE).

(2) Députée européenne depuis 2009, Eva Joly est à la 78e et avant-dernière place sur la liste de Yannick Jadot.

(3) De nouvelles orientations pour la PAC doivent prochainement être adoptées pour la période 2021-2027.

(4) Élu député européen en 2014, Younous Omarjee est en 4e position sur la liste LFI de Manon Aubry.

(5) Association pour la conservation marine, présidée par Claire Nouvian, cofondatrice de Place publique avec Raphaël Glucksmann.

(6) Lanceur d’alerte à l’origine du scandale des LuxLeaks.

 

Article paru dans Politis  l'hebdo N° 1551 du 1er mai 2019
par et

https://www.politis.fr/articles/2019/04/yannick-jadot-lecologie-doit-devenir-la-matrice-du-projet-europeen-40352/

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 18:24

« 20 Minutes » publie une série d’interviews de têtes de listes aux élections européennes, avec pour ouvrir le bal, Yannick Jadot, qui conduit la liste d’Europe Écologie Les Verts (EELV)

Hier, Emmanuel Macron a présenté ses mesures pour sortir de la crise des « gilets jaunes ». Qu’avez-vous pensé de ses propositions sur l’écologie ?

Yannick Jadot. C’est une énorme déception. On sait tous l’urgence climatique, on constate l’anéantissement de la biodiversité. Or le Président de la République continue à procrastiner. Il fait deux propositions [la création d’un « conseil de défense écologique », qui réunira les ministres dédiés pour faire les « choix stratégiques », et une mission confiée dès juin à 150 citoyens tirés au sort, pour « redessiner toutes les mesures concrètes d’aide aux citoyens sur la transition climatique »]. Mais les organes en charge de la concertation sur l’écologie existent déjà : on a le conseil national de la transition écologique (CNTE) depuis 2013. Emmanuel Macron nous invente un machin au titre ronflant, laissant entendre que lors d’un conseil des ministres classique, on ne peut pas prendre de décisions sur le climat. C’est pour masquer son inaction, une inaction coupable.

Quelles sont les 3 mesures prioritaires qu’il aurait fallu annoncer selon vous ?

YJ. Un plan Marshall sur la transition énergétique, en particulier sur l’isolation des logements. Cela permettrait de réduire de plusieurs centaines d’euros par an la facture d’énergie des ménages, donc de lutter contre la vie chère, en préservant l’environnement et en créant des dizaines de milliers d’emplois d’artisans, d’ingénieurs, d’architectes, d’ouvriers du bâtiment, sur tout le territoire, même les zones rurales. Pour le financer, nous demandons que les 52 milliards de la fiscalité écologique soient totalement réinvestis sur la transition écologique. Et dans notre programme européen, nous défendons un plan d’investissement de 100 milliards par an sur la transition écologique.

Il faut aussi sanctuariser les services publics : les postes, les gares et les maternités, et pas seulement les écoles et hôpitaux. Emmanuel Macron renvoie aux maires la responsabilité de maintenir ou fermer un service public. C’est assez scandaleux et cynique de la part d’un gouvernement qui n’a cessé de réduire les dotations budgétaires des collectivités. Il faut également sanctuariser les infrastructures vitales qui relèvent de notre patrimoine commun :  les barrages hydroélectriques, qui sont en train d’être privatisés, et les aéroports.

Enfin, la transition de notre modèle agricole est une priorité. Il faut absolument interdire dès maintenant le glyphosate et sortir des pesticides en 15 ans.

L’Union européenne est-elle l’échelon idéal pour mettre en place votre programme ? Votre plan de 100 milliards d’euros annuels sera-t-il facile à défendre à Bruxelles qui fixe aux Etats un déficit public maximum à 3% du PIB ?

YJ. On peut sortir les investissements écologiques des 3 % de déficit. Il n’y a pas besoin de changer les traités, il faut simplement en avoir la volonté politique. Par ailleurs, la banque centrale européenne a sorti près de 4.000 milliards d’euros après la crise financière pour renflouer les banques. Il faut qu’elle rachète des prêts émis pour financer la transition écologique.

Pour mener la transition agricole, l’Europe est le bon échelon : les 9 milliards d’euros annuels que la France reçoit de la PAC [politique agricole commune] doivent être réorientés pour accompagner les agriculteurs vers l’abandon des pesticides.

Le climat, les océans, la biodiversité n’ont pas de frontières. Il nous faut un échelon capable de peser face à Trump, Poutine, à la Chine et de porter à l’échelle internationale les enjeux écologiques qui concernent toute l’humanité. Il nous faut la force de frappe européenne pour faire de la recherche, de l’innovation, et investir dans la transition écologique.

Votre liste est-elle la plus écolo ? D’autres listes présentent elles aussi des mesures pour l’environnement, certaines listes comptent des candidats engagés en écologie, comme Pascal Canfin sur la liste de LREM.

YJ. La bonne nouvelle c’est que nos sujets sont au cœur du débat public. Il y a dix ans ce n’était pas le cas. Donc tout le monde s’en saisit. Mais notre liste est la seule qui est cohérente et claire et qui fait de l’Europe et de l’environnement l’alpha et l’oméga de son programme.

La liste LREM c’est la liste attrape-tout, on y trouve tout et son contraire : des antiglyphosate et des proglyphosate, des antinucléaire et des pronucléaire, des antichasse et des prochasse, des anti accords de libre-échange et des pro… Cette liste ne peut pas prétendre incarner l’écologie.

Celles des socialistes non plus : dans leur liste il y a l’un des responsables qui voulait l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, alors que dans la mienne il y a le leader du combat contre l’aéroport de NDDL. Les socialistes, les libéraux de LREM et la droite soutiennent le projet de LGV Lyon-Turin, tout comme celui du grand contournement de Strasbourg, qui va détruire la nature pour faire des autoroutes.

Je veux dire, y compris à tous ceux qui se sentent un peu orphelins à gauche, que s’ils veulent voter pour l’environnement, pour la santé, pour une vraie refondation de l’Europe, il faut voter Verts. Je veux pouvoir regarder les électeurs droit dans les yeux, pour leur dire que ce que je leur promets en campagne, c’est ce que nous faisons au Parlement européen. C’est notre groupe au Parlement européen qui, par sa cohérence, permet d’arracher ce qu’on a arraché sur la pêche électrique, les énergies renouvelables, la protection des lanceurs d’alerte. Les autres candidats font beaucoup de promesses qu’ils ne pourront jamais tenir, parce que même pour les quelques-uns qui sont sincères, ils siégeront dans un groupe qui ne défendra pas leurs idées, car les autres groupes européens n’ont pas la cohérence des Verts.

« Bien entendu que les écologistes sont pour le commerce, la libre entreprise et l’innovation », avez-vous déclaré au Point début mars. A gauche et chez les écolos, cette phrase a été critiquée, certains vous accusant d’être dans la stratégie électorale. Est-ce que vous la regrettez ?

YJ. Pas du tout, elle a été instrumentalisée. S’il y a un député qui est reconnu pour son combat contre les accords de libre-échange au Parlement européen, toutes nationalités confondues, c’est moi. Donc je n’ai pas de leçons à recevoir sur un libéralisme prédateur, un capitalisme financier, que je combats.

Les écologistes ont toujours été pour une économie plurielle, au service de l’environnement, des droits sociaux et humains. Aujourd’hui, l’économie s’affranchit totalement des limites la planète et du bien-être des hommes et des femmes. Il faut la mettre au service de la transition écologique.

Faut-il aussi éduquer les générations futures à consommer autrement ?

YJ. Je pense qu’il faut surtout éduquer les générations actuelles. Les jeunes ont bien plus conscience du péril climatique. La société est prête à changer, ce sont les dirigeants et les gouvernements qui freinent les changements, au nom du vieux monde qu’ils veulent défendre, et ça, c’est inacceptable.

 

publié dans 20 minutes, le 26 avril 2019

https://www.20minutes.fr/politique/2505071-20190426-europeennes-2019-societe-prete-changer-gouvernements-freinent-affirme-yannick-jadot

 

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 17:26

Les prochaines élections européennes fixeront la posture de la plus grande puissance économique mondiale et de son demi-milliard d’habitants face à la double crise écologique qui menace l’humanité: la crise énergie-climat et la crise alimentation-santé. Cela dans une conjoncture économique où la crise du néo-libéralisme est loin d’être résolue1. L’impatience gronde chez les bas salaires, chez les chômeurs, dans la jeunesse. Et la question se pose, qui alimente les nationalismes: les pays d’Europe ne s’en sortiraient-ilspas mieux chacun pour soi? L’écologie ne recommande-t-elle pas la résilience d’organismes plus petits mais agiles? «Small is beautiful» disait-on...

Pourtant, l'Union européenne fut longtemps à la tête de la lutte pour un environnement sain et pour la justice écologique. Leader sur le plan intérieur d'abord : la règlementation environnementale européenne fut toujours en avance sur celle de la plupart de ses pays membres. Leader mondial ensuite : de la conférence de Rio en 1992 à celle de Copenhague(2008), les propositions volontaristes de l'Union àla table des négociations internationales ont permis d'arracher des engagements englobant une grande partie du monde, qu’il s’agisse du climat ou de la biodiversité́.

Ces temps semblent révolus, et Copenhague marqual e coup d’arrêt. Entrainée, comme le monde entier, par la vague libérale, l’Union est entravée par des traités accordant un droit de veto (de droit ou de fait) aux pays les plus « réticents» face aux politiques écologistes et solidaires. Elle a progressivement réduits on ambition au plus mauvais moment. Est-ce l’entrée des pays de l’Europe centrale et orientale, et les compromis paralysants qu’il fallut leur concéder à Nice? Est-ce le rejet par plusieurs pays du Traité Constitutionnel Européen (2005), qui donnait plus de poids à la représentation directe des peuples, le Parlement européen? Est-ce tout simplement la tendance au libéralisme dans les opinions publiques, pays par pays, région par région, qui se reflète dans les majorités à tous les niveaux, régions, pays et finalement Europe?

Cette dernière hypothèse ne doit pas être négligée. Elle nous rappelle ceci: les meilleures institutions du monde, les plus démocratiques, sont impuissantes si les peuples, pour des raisons idéologiques, n’ont pas l’intention de s’en servir au mieux de leurs intérêts à long terme. Et l’opinion est réversible: devenue hostile au socialisme après l’échec tragique des «communismes» réellement existants, elle se tourne aujourd’hui, en particulier dans l’ancienbloc de l’Est, vers des régimes «illibéraux» face aux excès du libéralisme économique.2Mais nous nous en tiendrons ici au niveau institutionnel: a-t-on plus de possibilités d’avancer vers la sortie des crises écologiques dans l’Union européenne, ou en sortant de l’Union, voire en la dissolvant et en retournant aux États-Nations?

La question-clé de la coordination politique.

Toutes les crises écologiques ne sont pas spontanément «globales». La crise climatique est intrinsèquement globale: des pays souffrent inéluctablement des politiques industrielles menées dans d’autres pays, à l’autre bout du monde. Les crises alimentaires et sanitaire semblent plus locales: elles ne dépendent que du choix (réversible à moyen terme) d’abandonner ou pas la souveraineté alimentaire. Mais une fois acquis le choix du libre-échange marchand dans une aire géographique quelconque, la question de la coordination et de la décision politiques se pose dans les deux cas. Car les lois de la concurrence poussent, par une chasse à l’avantage compétitif, à sacrifier le social et l’environnement. Seul le politique permet de tempérer, refouler, inverser cette orientation spontanée de l’économique. Politique institutionnelle: les lois, règlements, budgets, systèmes de quotas, plans. Politique extra-institutionnelle: contrats collectifs, autorégulation, préférences des consommateurs, mobilisations sociales...

Encore faut-il que:

a. l’espace politique de coordination recouvre au moins l’espace économique,

b. qu’il soit assez puissant pour lui fixer des règle,

c. qu’il lui fixe de bonnes règles...

C’est particulièrement flagrant dans le domaine environnemental. La règlementation écologique est quasi contemporaine de la construction de l'Union européenne. L'Union se renforçait jusqu'en 2008 en renforçant la défense de l'environnement. Les règles de prise de décision dans l'Union accentuaient cet avantage. Les décisions dans ce domaine sont soumises àune codécision entre le Parlement (qui représentel es citoyens européens) et le Conseil (qui représente les gouvernements nationaux). Le Parlement est très sensible à la progression des préoccupations écologiques dans la population. Mais les gouvernements défendent les intérêts en place de leurs principaux agents économiques. Et c’est encore plus vrai des administrations, qui ont déjà le génie de déformer les lois des parlements nationaux dans les circulaires d’application, et qui s’en donnent à cœur-joie au niveau européen dans les obscures négociations de la «comitologie»(coordination européenne des administrations nationales).

Dans le domaine social, ces règles de décision de l’UE conduisent en général au blocage : la loi européenne s'aligne sur le pays européen le moins-disant socialement. En revanche, dans le domaine environnemental, un autre équilibre peut être trouvé en assignant à tous les pays européens un objectif-défi, supérieur à la norme du pays le plus avancé.

C'est en effet ce qui s'est passé jusque dans les années 2000, et c’est encore ce qui s’est passé récemment à propos des normes automobiles: le Parlement impose des normes strictes, bien plus strictes que se souhaitaient l’industrie et le gouvernement allemand (mais la comitologie laissa filer le «dieselgate»). Tout en critiquant les faiblesses des résultats obtenus, on ne peut nier que ces objectifs sont souvent les plus avancés du monde, tels le règlement REACH sur les produits chimiques, le refus des veaux aux hormones et les limites aux OGM, etc.

Mais en 2004, les choses commencèrent à changer avec l'adhésion massive des pays d'Europe de l'Est et l’adoption du traité de Nice, qui prenait en compte leurs exigences. Ces nouveaux adhérents étaient réticents à accepter les directives de l’Europe, après avoir subi pendant des décennies celles du Comecon (l'empire soviétique.)Le traité de Nice leur accorda un quasi droit de veto sur tous les sujets. Le projet de Traité Constitutionnel Européen (TCE)fut rejeté en 2005 par une convergence des libéraux et des nationalistes. Le traité de Lisbonne, signé en 2007, a rétabli certaines règles de prise de décision à la majorité, mais il était trop tard : le pli « intergouvernementaliste » était pris. Depuis 2005, les gouvernements ont repris l'habitude de s'entendre entre eux, en recherchant l'unanimité, sans trop se soucier ni de l’intérêt général européen, ni de l'évolution des opinions publiques reflétées au sein du Parlement européen.

Or, si celles-ci restent obstinément libérales (par déception vis-à-vis des expériences socialistes, ou des partis politiques se disant socialistes)ou évoluent vers le nationalisme autoritaire (par déception du libéralisme), elles sont de plus en plus conscientesdes urgences écologistes... mais restent sensibles à l’argument «Que les autres commencent!» La question de la coordination se pose aussi pour les opinions publiques: si l’instance politique ne fixe pas des objectifs et des règles pour y parvenir, les démarches écologistes resteront le fait de choix individuels (ce qui est d’ailleurs un bon début).

D’où la règle générale: plus d’Europe pour mieux d’Europe. Concrètement:

1. Généraliser la «codécision» entre le Parlement et le Conseil (il ya encore de nombreux domaines où le Conseil décide seul.)

2. Décision à la majorité qualifiée au Conseil (plus de droit de veto).

3. Créer des listes européennes (pour déconnecter les eurodéputés des pressions de leurs gouvernements nationaux).

4. Instaurer ou renforcer le contrôle a posteriori des élus sur les institutions et agences «techniques» et «indépendantes»: Banque centrale européenne (BCE), Banque européenne d’investissement(BEI), comitologie, etc.

Autrement dit: s’approcher d’une fédération, dépasser l’intergouvernementalité. Mais cela ne répond qu’à l’ambition «b»: accroitre le pouvoir du politique sur l’économique. J’ai dit que je ne parlerai pas ici du c (comment faire évoluer les opinions publiques, et que d’abord elle comprennent que les «grandes» décisions se prennent à l’Europe et pas au niveau national). Reste le point a: selon les traités, l’Union n’a pas compétence sur la plupart des sujets fiscaux et sociaux (elle en a quelques-unes: les maxima de temps de travail, le détachement...).

Cette objection est le casse-tête des députés européens écologistes et progressistes. On peut essayer de la faire évoluer, et immédiatement de la contourner... par la compétence du Parlement en matière de concurrence: la lutte contre le dumping, social et fiscal. On y arrive parfois. On revient alors au problème précédent: la droite et les libéraux, étant majoritaires, se mettent d’accord pour considérer qu’il s’agit de problèmes qui ne sont pas du ressort du Parlement. Ou alors ils adoptent des positions pro-patronat.

Or les électeurs s’obstinent à leur donner la majorité, tout en maudissant l’Europe qui accroit la concurrence déloyale parle coût du travail et protège les paradis fiscaux. Et ce ressentiment contre l’Union rend de plus en plus difficile de la réformer par un nouveau traité dans un sens plus fédéral, d’autant que le patronat, en particulier allemand, a parfaitement compris l’avantage qu’il peut tirer d’un marché libre, mais faussé par les différences nationales de règles fiscales, salariales et environnementales.

Nous en revenons à la question initiale : dans les 5 années qui viennent et qui seront décisives pour la planète, vaut-il mieux travailler dans le cadre européen, même à traités constants, ou revenir aussi vite que possible à la pleine indépendance des État-Nations? Nous allons poursuivre la discussion sur les trois points clés: crise énergie-climat, crise alimentation-santé, Green New Deal économico-financier.

La crise énergie-climat

La définir ainsi implique la prise compte du «triangle des risques énergétiques»: la question climatique, les risques du nucléaire, et la compétition pour l’usage des sols entre les agro-carburants et leurs trois autres usages: alimentation des hommes, du bétail, et réserves de biodiversité, ce qu’on appelle le conflit FFFF (food-feed-fuel-forests). La réponse écologiste est le triptyque: sobriété, efficacité énergétique, énergies renouvelables.

La question nucléaire est explicitement exclue des traités: la France y veille, de plus en plus isolée. Pourtant «le nuage de Tchernobyl ne s’est pas arrêté aux frontières»... Mais la pression va s’accroitre sur la France, via le reproche de «concurrence faussée»: l’État français est son propre assureur face au risque nucléaire, ce qui représente une «subvention cachée»(un engagement hors-bilan). L’Union finira par devenir l’alliée des anti-nucléaires français.

Le conflit FFFF a failli être marqué par une dangereuse victoire des agro-carburants, la Commission de Bruxelles et les gouvernements, sous la pression de la grande agriculture, poussant à la hausse continue de la part du diester ou de l’éthanol dans les carburants. Une campagne de presse relayant les alarmes des écologistes a pour le moment stoppé l’offensive des agro-carburants «de 1ere génération» (ceux qui consomment des terres agricoles qui pourraient être vivrières). Mais rien n’assure que la bataille aurait été plus facile dans un cadre national!

Le gros «paquet» (comme on dit dans les instances européennes) concerne le climat, qui est pris en compte soit directement, soit par le biais des économies d’énergie. Là, on assiste à une planification européenne en volume et contraignante: des objectifs de progression de l’efficacité énergétique et de la part des énergies renouvelables, avec la répartition de l’effort de réduction des gaz à effet de serre (GES) par pays, et un système de permis d’émission pour les 5000 plus gros établissements industriels. Tout cela relève de directives, votées par le Parlement, et non des traités.

On peut et on doit trouver insuffisants les objectifs adoptés, souvent renégociés à la baisse par le Conseil européen au nom des intérêts polonais, etc. Et surtout mal appliqués, fraudés par les industriels (comme l’a révélé le dieselgate). Mais aucun doute que les résultats seraient beaucoup plus médiocres (au nom de la «compétitivité») si les pays prenaient leurs décisions indépendamment les uns des autres. La preuve a contrario: là où l’Union n’a pas compétence (la fiscalité des carburants), il n’y a pas convergence, et les camions quand ils le peuvent se détournent pour faire le plein de l’autre côté d’une frontière.

Bref, l’Union européenne est, sur ce chapitre, le bastion institutionnel le plus avancé pour sauver la planète et l’humanité, à condition que les politiques aient le courage de s’en servir. Et un pays européen isolé, fut-il le plus avancé du monde dans son orientation écologique, ne pèserait de presque rien dans l’évolution du climat.

La vraie faiblesse de l’Union c’est qu’elle n’est...qu’européenne! L’accord de Kyoto (2005) a plutôt bien fonctionné en Europe (elle a fortement «découplé» croissance du Produit intérieur brut et croissance des émissions de GES) mais ni la Chine ni les USA ne se sont sentis concernés. Et malheureusement nous n’avons pas plus le temps d’attendre la République Universelle que la sortie du capitalisme pour lutter contre le changement climatique. D’où l’importance cruciale de «peser» dans les négociations des Accords internationaux sur l’Environnement. Et là encore, seule l’union fait la force. Car ce n’est pas facile, du fait d’abord du droit international, où règne l’unanimité et la règle du traité le plus ancien, du fait ensuite de la puissance des firmes multinationales, bien plus puissantes que la plupart des États, du fait enfin des deux super-puissances, les USA et la Chine ;

Un exemple: la non-taxation du kérosène des avions. C’est un héritage... d’Aliénor d’Aquitaine et de ses «rôles d’Oléron»(1160), qui ont fondé le droit maritime international: on ne taxe pas les «consommables» du transport (voiles, cordes, tabac ni rhum), ce que l’International Air Transport Association (IATA) a traduit par la non-taxation du kérosène et les duty free. La Commission européenne a proposé un contournement de cette «interdiction fiscale»: intégrer l’aviation dans le Système européen de permis d’émissions. Je fus rapporteur de cette proposition, en 2007. La Commission me montra une lettre menaçante cosignée par les ambassadeurs de Chine, USA, Coréee etc. Le Parlement passa outre... et aussitôt la Chine menaça d’annuler une commande d’Airbus. Le Conseil capitula. Même la COP 21 (Paris, 2018) abandonna la question à un futur congrès de l’IATA...

La crise alimentation-santé

Nous sommes pris cette fois dans le rectangle FFFF. Le changement climatique et l’urbanisation diminuent la surface mondiale et la productivité moyenne des terres agricoles. La croissance de la consommation de viande par les nouvelles classes moyennes chinoises et indiennes accroit la part du «feed» (il faut 7 fois plus de terre pour produire les mêmes protéines sous forme animale que végétale), les agro-carburants accroissent la part du «fuel».

Les réserves de biodiversité («forests») sont sacrifiées, provoquant la 6edisparitiondes espaces. La part réservée au «food» se restreignant, la tendance à industrialiser l’agriculture s’accroit. La malbouffe se répand au Nord du monde (avec des conséquences délétères sur les systèmes de santé)et la faim au sud (même en l’absence d’épisodes extrêmes(sécheresses, inondation).

Les solutions existent (permaculture, agroforesterie écologique) qui, moyennant un retour à des habitudes culturelles plus traditionnelles(manger moins de viande et des produits plus «bio») permettraient de nourrir 15 milliards d’humains, sans OGM ni pesticides, et en laissant de la place pour des agro-carburants. Et il semble que cette fois leur mise en œuvre soit essentiellement «locale», en tout cas pour nourrir l’Europe tempérée.

Malheureusement l’Histoire est dépendante du sentier. La chaine alimentaire est aujourd’hui aussi mondialisée, segmentée et spécialisée en aires de production que l’industrie automobile. On a même séparé géographiquement le «cycle du carbone» (la production des sucres et huiles) du «cycle de l’azote» (la production des protéines, de plus en plus animales). Des oligopoles mondiaux contrôlent ce système qui, du défrichement à la décharge, produit de 35 à 40 % des GES mondiaux. Ce système est en outre cristallisé dans des investissements en capital fixe par travailleur bien plus élevés que la sidérurgie.

A cette Histoire, l’Union a largement contribué, dès son origine (1957), misant sur une agriculture-élevage à la fois industrielle et mondialisée. La plus grande partie du budget de la Politique Agricole Commune (PAC) reste orientée vers la défense de ce modèle, alors même que les peuples européens ont de plus en plus conscience de ses effets néfaste sur leur santé et sur la faim dans le monde. Mais il s’agit d’un domaine où la codécision avec le Parlement européen est restée particulièrement faible (et c’est là une de plus lourdes défaites liées au rejet du TCE).

Du coup, la PAC vient en contradiction presque totale avec d’autres politiques de l’Union: face à la crise énergie-climat et la défense de la biodiversité. Inès Trépant, l’une des plus pénétrantes et compétentes collaboratrices du groupe écologiste du Parlement, a pu écrire Biodiversité: quand les politiques européennes menacent le vivant.On retrouve là un problème général: l’Europe passe son temps à voter et amender des «Plans sectoriels», y compris quinquennaux, y compris en quantités physiques, mais ne fait pas de «planification», c’est à dire de mise en cohérence de ses plans sectoriels. Elle n’est pas la seule...

On peut dès lors se demander si une «renationalisation» de la PAC n’est pas la voie la plus rapide pour la reconstruction de systèmes agro-alimentaires résilients et écologistes, pays par pays. Il n’en est rien. Outre l’argument habituel (le libéral-productivisme domine en Europe parce qu’il domine déjà pays par pays, et on ne voit pas pourquoi l’agro-industrie française, allemande, espagnole deviendrait écologiste en quittant la PAC), d’autres arguments jouent en faveur de la PAC.

D’abord, comme lors du New Deal rooseveltien (qui a mieux survécu à la vague néo-libérale), la PAC fut conçue à la fois pour assurer la nourriture à bas prix et des revenus «corrects» aux paysans, même dans les régions pauvres: c’est une des rares politiques redistributives à l’échelle européenne. Qu’elle se soit fourvoyée ne signifie pas qu’il faille casser l’institution.

Enfin, sortir de la PAC déchainera encore plus le dumping fiscal, social et environnemental dans le secteur agro-alimentaire. Or la plupart des Européens sont pauvres, et se résolvent à manger le moins cher possible, et quand ils le sont un peu moins se laissent aller à manger le plus «rutilant», le plus transformé. Mal-bouffe dans les deux cas. Le remède (sortir de la PAC, qui offre au moins la possibilité d’un cadre réglementaire favorable) sera pire que le mal.

Il faut se résoudre à combattre la PAC actuelle par une guerre de position. Par en bas (mouvements de consommateurs et de paysans «bio») et par en haut: élire des eurodéputés favorables à une PAC écologiste...

Le New Deal Vert

Ce slogan fut celui des Verts européens aux élections de 2009, mais bien des responsables nationaux (dont B. Obama) et surtout onusiens employèrent de semblables formulations pour désigner «ce qu’il faudrait faire» face à la crise ouverte en 2008. Avec raison.

En effet, du strict point de vue économique, la crise de 1929 et celle de 2008 sont les mêmes: effondrement après une longue phase de croissance à crédit, la demande effective n’étant pas en phase avec la croissance de la production, étant donnée une répartition de plus en plus défavorable à la masse des salariés. La réponse («fordiste» ou «keynésienne»)fut le New Deal: croissance de la dépense publique, plus réforme du rapport salarial garantissant une consommation de masse.

Les différences entre 1929 et 2008 sont tout aussi évidentes:

-il n’y a plus d’État-nation européen capable d’assurer à lui seul la croissance du marché intérieur;

-la double crise écologique interdit cette fois la généralisation de l’American Way of Life (centré sur la voiture et le consumérisme). C’est d’ailleurs l’envolée finale du «prix de la nature»(le pétrole et la nourriture)qui déclencha la crise des subprimes.

Si New Deal il doit y avoir, il doit être: au moins continental, et orienté vers les activités économisant les émissions polluantes et produisant une nourriture saine. Donc plutôt les transports en commun, l’isolation thermique des bâtiments, etc. Relance de la demande il doit y avoir, mais c’est des investissements et une consommation «verte».

Malheureusement, faute de coordonner leurs politiques salariales, et peu désireux d’augmenter le budget «fédéral» (celui de l’Union européenne), les gouvernements européens refusèrent de relancer une demande effective (verte ou pas) et approfondirent leur logique productiviste-exportatrice, au profit de l’Allemagne, au détriment de tous les autres. Paradoxalement, ce furent les gouverneurs de la BCE, indépendante, qui, rassemblant leurs souvenirs de macroéconomie, relancèrent la machine par une création monétaire massive et commencèrent (certes bien trop peu) à annuler les dettes de pays d’Europe du sud, fondées sur un modèle caduc en faillite. Épouvantable fut au contraire la politique allemande à l’égard des pays du sud comme la Grèce, alors même que l’Allemagne finissait, en octobre 2010, de payer ses dettes de la guerre de 1914-18 que les plans Dawes, Young et Marshall avaient rabotées et rééchelonnées sur quatre-vingt-dix-ans.

Faute de pouvoir susciter plus de solidarité des pays créditeurs dans l’annulation des dettes irrécouvrables, faute d’une relance du pouvoir d’achat populaire, cette politique monétaire laxiste suffira-t-elle à financer les investissements du Green New Deal, à traités européens constants? Oui, à quelques aménagements près.

Quand une banque centrale «crée» de la monnaie, en réescomptant des prêts faits aux États ou à des entreprises, elle «escompte» leur remboursement futur. Elle fait un pari sur la possibilité que les prêts ainsi validés par anticipation réussiront à susciter une activité qui permettra leur remboursement. C’est en effet ce qui se passe, à condition que l’espace de circulation de cette monnaie soit relativement fermé. Mais dès que le circuit «fuite» vers l’extérieur, cette monnaie se trouve confrontée aux autres monnaies internationales. Dans le cas de l’euro, la surface même de circulation intérieure de la monnaie et la balance en excédent de la zone euro la garantit contre les risques. Ce n’est permis qu’à quelques espaces monétaires: les USA, la Chine et l’Union Européenne. Quand la France ou le Royaume Uni ont jouaient seuls à ce jeu, ils sont tombés dans la spirale du déficit extérieur, de l’inflation et de la dévaluation.

Malheureusement, le laxisme monétaire ne peut à lui seul susciter une reprise économique: faute de demande finale, les prêts ne servent à rien (c’est la «trappe à liquidités»). Supposons en revanche que, d’une part les États aient le droit de s’endetter (à taux d’intérêt nul)auprès d’une banque(la BEI)qui ne financerait que la transition écologique, sous le contrôle du Parlement qui en fixerait les critères(et non pour régler l’impécuniosité des gouvernements) et que d’autre part la BCE ne crée de la monnaie que en réescomptant ces prêtsà taux zéro, comme elle le fait actuellement mais de manière indiscriminée.9Cela satisferait et les exigences de la crise écologique, et les peurs allemandes devant le risque (imaginaire) d’inflation, et l’exigence de «democratic accountability». Cela ne demande pas de réforme des traités de l’Union européenne, mais seulement une relaxation du Traité sur la Stabilité,la Convergence et Gouvernance, qui n’est pas un traité de l’Union mais un instrument séparé, sans doute trop étroit, destiné à sécuriser le Mécanisme européen de stabilité financière. Réforme qui me semble jouable.

Lorsque j’étais rapporteur du Parlement sur la BCE et la BEI, J’avais discuté de ce schéma avec les présidents de ces deux institutions, qui n’y étaient pas hostiles. Il devint en 2009 une branche du schéma de financement du Green New Deal proposé par le Groupe Vert du Parlement10. Aujourd’hui il est repris sous le nom de «Pacte Finance-Climat»11et a obtenu le soutien de nombreuses personnalités, dont Philippe Meystadt, qui était président de la BEI.

On l’aura compris: le financement du Green New Deal, comme la sortie des deux grandes crises écologiques, n’est véritablement possible que dans le cadre européen. Ses institutions actuelles n’offrent qu’une petite porte à une politique volontariste de sortiede crise: encore faut-il que les majorités populaires nationales et européennes sachent la pousser. Ce faisant, elles reprendront confiance en l’Europe, et oseront repenser les traités pour lui ouvir les portes en grand.

Alain Lipietz, 25 avril 2019

http://lipietz.net/L-Europe-cadre-necessaire-de-la-transition-ecologique

 

 

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 17:20

Tribune. Alain Lipietz, ancien eurodéputé (Vert), répond aux accusations à l'encontre du chef de file de la liste écologiste aux européennes d'être pour l'alliance avec la droite et l'économie de marché.

De Benoît Hamon à Jean-Luc Mélenchon, c’est entendu : « Yannick Jadot veut l’alliance avec la droite, il est pour l’économie de marché. » Rhétorique bien naturelle, dans la lutte pour la légitimité d’une gauche issue de la sociale-démocratie, représentée par quatre listes dont les leaders (Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, Delphine Batho et Olivier Faure) furent tous ministres ou député socialistes sous Jospin ou Hollande. Tous honorables écologistes : c’est en effet la seule solution d’avenir pour l’ancienne gauche. Victoire culturelle de l’écologie, portée pendant quarante ans, dans une solitude désespérante dont la planète et la jeunesse paient aujourd’hui le prix, par les Verts… Mais la condition d’une telle reconversion est justement l’élimination du Parti vert européen. Soit, ici, la liste Jadot.

Oublions cet aspect tactique, et prenons au sérieux les reproches adressés à Yannick Jadot, fondés sur deux petites phrases d’une interview au journal Le Point (1er mars). Il s’agit de choses sérieuses, pour l’Europe et pour l’écologie. Voici la première : « Bien entendu que les écologistes sont pour le commerce, la libre entreprise et l'innovation. » Et à la question : « Les Verts feront-ils partie de la majorité quadripartite avec le PPE, les libéraux et les sociaux-démocrates  ? » Yannick Jadot ne répond pas « Non ». Le voici donc habillé pour le printemps : il est pour l’alliance à droite et l’écologie de marché. Reprenant la tirade de Laurent Fabius contre Michel Rocard (Metz, 1979), tous nos ex-socialistes entonnent : « Entre le plan et le marché, Yannick Jadot, il y a l’écologie de gauche ! »

Construction d’une majorité d’idées... aussi vertes que possibles.

D’abord, cette « majorité ». Elle ne vaut à l’Europe que pour quelques semaines : le temps d’élire le président de la Commission. Après, le Parlement peut retoquer toutes les lois de l’exécutif, ils resteront face à face, il n’y a pas de « solidarité gouvernementale ». Mais pendant ces semaines, que de tractations !

En 2014, après la victoire de la droite européenne, la lutte opposait deux candidats, David Cameron et Jean-Claude Juncker. David Cameron, le père du Brexit, incarnait une Europe des nations réduite à une zone de libre-échange et la destruction de toute ambition commune, sociale et environnementale. Socialistes, centristes et Verts (et même, en coulisse la GUE – les communistes) avertirent qu’ils s’opposeraient à Cameron. Ils contraignirent la droite à présenter finalement Juncker.

Et en 2019 ? Le risque d’une majorité « illibérale » et nationaliste est réel (c’est même le seul argument d'Emmanuel Macron), surtout si les Brexiters participent aux élections. Yannick Jadot pose déjà les conditions des Verts : ils présenteront leur candidat (Ska Keller), mais accepteraient de voter finalement, comme en 2014, pour un candidat issu de la droite non nationaliste : « Nous poserons nos conditions. Si on nous propose un programme qui améliore substantiellement le fonctionnement de l'Union et les politiques européennes, alors, les Verts y apporteront leur soutien. » Et s’il faut préciser qui, il avance déjà : face à Orban, Barnier. « Il a démontré sa compétence. Il est droit. » Après ? Fin de la « majorité », et sur chaque vote construction d’une majorité d’idées... aussi vertes que possibles.

Protectionnisme vert

Venons-en au marché. Ainsi, nos amis sociaux-démocrates devenus écolos refuseraient « le commerce, la libre-entreprise et l’innovation » ? Ils sont donc pour une économie planifiée, comme celle qui a provoqué les deux grandes catastrophes écologiques du siècle passé : Tchernobyl et la mer d’Aral ? Non, bien sûr. Même La France insoumise ne reprend plus le Programme commun, la nationalisation de toutes les banques et grandes entreprises de François Mitterrand. La transition écologique reposera, tous le concèdent, sur trois secteurs économiques, un secteur marchand, un secteur public (mais avec représentation des salariés et des usagers à sa direction), un secteur d’économie sociale et solidaire.

Mais sur le secteur marchand, Yannick Jadot précise aussitôt : « Mais le commerce doit se construire dans le respect de chacun, des hommes et de la nature, et non pas en abusant de dumping environnemental, social ou fiscal. » Le Point le titille sur le commerce international. Et là, le Vert lâche le gros mot (que tous reprendront au débat de France 2) : « J'assume d'être pour un protectionnisme vert. Un protectionnisme qui prévoit une taxe carbone aux frontières extérieures de l'UE pour les importations provenant de pays où les entreprises ne font pas l'effort de s'aligner sur l'accord de Paris. De la même façon, je propose que l'Europe décrète que les produits des pays qui ne respectent pas la liberté syndicale soient fortement taxés ou interdits de territoire européen. C'est la protection des salariés ici et là-bas. » Le marché ne peut être plié aux contraintes écologiques et à la justice sociale que moyennant des lois strictes, et disons-le… « punitives ».

Une écologie libérale, vraiment ?

Tribune de Alain Lipietz publiée par Politis le 25 avril 2019

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1 avril 2019 1 01 /04 /avril /2019 23:12

Les eurodéputés Sven Giegold et Philippe Lamberts interpellent leur ex-collègue Pascal Canfin, dont ils vivent le ralliement à E. Macron comme «un coup de poignard dans le dos». Ils refusent que le rôle des écologistes consiste «à se diluer au sein de ces familles politiques qui portent la défense d’un système construit sur l’exploitation de la planète et la mise en compétition destructive des humains».

Rappelle-toi, c’était il y a dix ans, dans le sillage de la crise financière mondiale : tous les trois, nous faisions notre entrée au Parlement Européen. Une conception commune de l’écologie politique nous rassemblait : au confort de la critique, nous préférions nous retrousser les manches pour agir au cœur de la machine. Notre force de travail et de conviction ainsi que notre appartenance à un groupe politique compact mais cohérent nous ont permis d’obtenir des résultats que notre seul poids numérique mettait hors de portée : limitation des bonus des banquiers, protection des consommateurs dans le secteur financier, reporting pays-par-pays pour les banques, limitation des ventes à découvert...

C’est dire si nous avons vécu l’annonce de ton ralliement à Emmanuel Macron comme un coup de poignard dans le dos, un renoncement aux combats que nous avons menés ensemble dans le passé. Cela nous a d’autant plus surpris que, de nos contacts récents, il ressortait que l’heure de ton retour en politique n’était pas encore venue et qu’en aucun cas elle ne prendrait pas la forme de ce ralliement. S’il est un appel que nous aurions attendu te voir rejoindre, c’est bien celui lancé par Nicolas Hulot et Laurent Berger autour d’un pacte social et écologique.

Membres de partis écologistes qui s’emploient à convaincre près d’un électeur sur cinq dans nos pays respectifs, nous nous réjouissons comme toi de la progression nette du sens de l’urgence de la transition écologique et solidaire dans l’opinion publique... et par ricochet, au sein d’autres familles politiques que la nôtre. Mais nous ne croyons pas que le rôle des écologistes consiste à se diluer au sein de ces familles politiques qui ont porté - et portent largement encore - la défense d’un système construit sur l’exploitation de la planète et la mise en compétition destructive des humains les uns avec les autres.

Tu évoques la menace national-populiste parmi les raisons de ton ralliement. Autant l’argument est recevable dans le contexte de l’élection présidentielle autant il ne se justifie nullement dans celui d’une élection à la proportionnelle. À rebours de la bipolarisation désirée autant par E. Macron que par les nationaux-populistes, notre conviction est que le rassemblement de tous les convaincus de la nécessité du projet européen est le meilleur moyen de l’affaiblir. Il accrédite la thèse que la seule version possible du projet européen est celle qui en fait l’instrument de la mondialisation néo-libérale, nourrissant ainsi son rejet. Les Verts européens n’ont pas attendu E. Macron pour s’engager résolument en faveur du projet européen ; mais l’Europe que nous défendons est celle de la transition écologique, solidaire et démocratique.

Tu nous diras peut-être que c’est aussi celle d’E. Macron. L’histoire que raconte son action en France n’accrédite en rien cette thèse.

L’homme que tu rallies applique en France les recettes les plus éculées du néo-libéralisme : réformes fiscales favorables aux plus riches (plus souvent rentiers qu’investisseurs) et aux grandes entreprises ; flexibilisation du marché du travail ; vente des actifs publics ; traités de libre-échange (rendez-vous lors du vote de ratification du CETA pour le vérifier tandis que contrairement à ce que tu affirmes, la France soutient pour l’instant le mandat de négociation avec les US). Et il parle à présent de réduire l’indemnisation du chômage ou de reculer l’âge légal de la retraite, dans un contexte où des millions de personnes motivées ne peuvent trouver d’emploi. Ces politiques sont parmi les moteurs les plus puissants de l’augmentation des inégalités. Elles inscrivent à rebours de celles que tu défendais avec nous.

C’est aussi le cas sur le front de la régulation financière : l’homme que tu rallies s’en tient à la position traditionnelle de Paris consistant à défendre les intérêts des grandes banques systémiques françaises. Il s’oppose à toute réforme structurelle du secteur, s’est employé à affaiblir les règles de résolution bancaire et offre à présent des traitements de faveur aux traders londoniens pour qu’ils viennent à Paris. Il s’est aussi systématiquement opposé à une taxe sur les transactions financières, pour laquelle nous avons combattu avec succès au Parlement Européen. Ce Président que tu rejoins aujourd’hui porte une large part de responsabilité dans l’échec de ce projet

Au-delà d’un discours empreint d’humanisme, l’homme que tu rallies aborde le défi de l’asile et des migrations comme une menace à contrer. En témoignent une loi sur le sujet dont l’objet est essentiellement de réprimer, d’enfermer et par là même de dissuader mais aussi son opposition radicale au dépassement de la règle de Dublin, pourtant votée à une majorité des 2/3 par le Parlement Européen. Et si cela ne suffisait pas à te convaincre, pense au limogeage récent de Pascal Brice à la tête de l’OFPRA, car sa vision humaniste de l’asile n’était pas assez alignée sur le tout-répressif voulu par Beauveau. 

L’homme que tu rallies n’hésite pas à ménager certains des régimes les plus répressifs de la planète - Égypte, Arabie Saoudite ou encore la Chine, au motif qu’ils sont d’excellents clients de l’industrie aérospatiale et de défense française. À domicile, il n’hésite pas à brider les libertés publiques : intégration des dispositions les plus liberticides de l’état d’urgence dans le droit ordinaire, loi anti-casseurs... Il ordonne à sa police de tirer des dizaines de milliers de grenades et autres balles de défense sur des manifestants dont l’immense majorité ont pour seul tort de contester l’injustice et la destruction de la nature en défilant ou en recourant à la désobéissance civile non-violente. Tu le sais, aucun d’entre-nous ne cautionne la violence comme moyen d’action politique ; mais nous ne pouvons que rejoindre le défenseur des droits Jacques Toubon dans la mise en cause de ces graves dérives.

L’homme que tu rallies affiche un mépris récurrent pour les petites gens, pour celles et ceux qui « ne réussissent pas ». Il s’emploie à marginaliser tous les corps intermédiaires, pourtant indispensables à une prise de décision politique équilibrée et durable. Au contraire, il invite jusqu’à l’Elysée, cœur du pouvoir, les lobbyistes. À rebours de l’horizontalité revendiquée pendant sa campagne, il gouverne son parti et son pays dans une verticalité totale. Il semble incapable d’accepter qu’il ne détient pas seul, la solution à tous les défis de notre temps. Quant à la démocratie européenne, nous observons qu’il veut abandonner l’avancée qu’a constitué le processus des têtes de listes européennes (spitzenkandidaten), au motif que les listes trans-nationales n’ont pas (encore) trouvé de majorité. Quand le mieux est l’ennemi du bien...

Tu nous opposeras peut-être que tout cela n’a qu’un rapport lointain avec la transition écologique et solidaire. Outre que pour nous, l’écologie politique est un projet de société holistique dont la boussole est la dignité humaine, celui que tu rallies a jusqu’ici dans la plupart des situations refusé de faire le choix résolu de la transition écologique. Parti-pris pro-nucléaire (y compris le stockage souterrain des déchets), report de l’abandon du glyphosate ou du charbon, laxisme sur les pesticides et les perturbateurs endocriniens, grands projets néfastes comme le GCO de Strasbourg sont autant de marqueurs de la présidence Macron.  

Mais voilà, tu nous dis qu’il t’a donné des assurances. Lesquelles ? Que désormais, il mettrait au coeur de son action la transition écologique et solidaire ? Ne crois-tu pas qu’il ait avant toi donné de telles assurances à Nicolas Hulot, avant de les renier au quotidien et conduire ce dernier à la rupture ? Alors que ce dernier disposait - et dispose toujours - d’un capital politique considérable dans la société française, E. Macron a le plus souvent arbitré contre lui. Dis-nous de quel levier tu disposes pour réussir là où il a échoué.

Notre lecture de la situation politique en France diverge de la tienne. Il nous paraît évident que la base électorale d’E. Macron s’est déportée à droite, conséquence logique de son action depuis deux ans. Il sait que l’électorat de gauche traditionnelle l’a irrémédiablement déserté, sans pour autant se retrouver dans l’offre actuellement disponible. Il devient donc crucial pour lui de neutraliser le seul véritable adversaire qu’il lui reste dans le champ pro-européen : l’écologie politique. Pour ce faire, après le départ de Nicolas Hulot, il a désespérément besoin d’une prise de guerre pour se donner du crédit face à cet électorat. C’est ce crédit que tu as choisi de lui apporter.

Très justement, Nicolas Hulot a fait lors de son départ le diagnostic qu’il lui manquait à la fois un appui au sein du système politique - c’est à dire un groupe parlementaire - et en dehors, à savoir une puissante mobilisation publique. Au niveau européen, la mobilisation tant pour la justice sociale que pour sauver le climat est en train de se développer ; et le groupe parlementaire existe : c’est celui auquel nous appartenons. Nous aurions attendu de ta part que tu viennes le renforcer ; tu le sais, c’est bien sûr sous la pression de l’opinion publique mais aussi grâce au rapport de forces dans les institutions que nous pouvons faire bouger les lignes. Au contraire, ton choix vise à affaiblir l’écologie politique, cette aventure collective à laquelle tu dois ton parcours : sans elle, tu n’aurais jamais accédé aux responsabilités que tu as eues.

Pour justifier ton ralliement à E. Macron, tu expliques au public français que « Les Verts allemands ont salué la lettre sur l’Europe qui présente le projet européen d’Emmanuel Macron. En m’engageant sur ce projet, je ne vois pas en quoi je trahirais les idéaux qui sont les miens.». Bien sûr, nous sommes incontestablement plus proches de l’ambition que le président français affirme pour l’UE que de la réponse frileuse qui lui est donnée outre Rhin par les conservateurs et libéraux allemands.  Mais la réalité est que si les Verts allemands ont salué l’audace de ces propositions, ils n’en sont pas pour autant d’accord avec toute la substance. À titre d’exemple, les Verts allemands - ou européens d’ailleurs - ne sont pas favorables à ce que des armes européennes soient exportées dans des zones de conflit ou à des régimes qui bafouent les droits humains. Au contraire, nous voulons que l’ensemble des partis politiques européens respectent des règles strictes en matière d’exportation d’armes.

Non, nous n’accueillons pas positivement l’opportunisme de ton ralliement à l’ALDE. Que vas-tu faire dans un groupe où tu siègeras aux côtés du populiste tchèque Babiš, pétri de conflits d’intérêt,ou du parti roumain ALDE, qui participe à un gouvernement qui s’en prend systématiquement à l’état de droit et protège la corruption. Que pourras-tu réaliser, écologiste isolé, au sein de ce groupe où tu côtoieras les partisans les plus résolus de la mondialisation néo-libérale, dont certains n’hésitent pas, comme Ciudadanos en Espagne, à gouverner avec le soutien de l’extrême-droite ?

Nous faisons le pari que les citoyennes et citoyens français ne s’y tromperont pas. Aux professions de foi renouvelées d’un président qui n’a plus le bénéfice du doute et aux ralliements douteux, ils préfèreront la force d’une conviction authentique et cohérente, portée collectivement. Loin de l’écologie du discours, de celle de l’accompagnement, nous sommes convaincus que l’écologie de la transformation, portée par la liste conduite par Yannick Jadot renforcera substantiellement le groupe des Verts/Alliance Libre Européenne en Europe. Il faudra compter avec nous.

Signataires :

Sven Giegold, Eurodéputé, chef de délégation de Bündnis 90/Die Grünen (Allemagne)

Philippe Lamberts, Eurodéputé Ecolo (Belgique), co-président du Groupe Verts/ALE au Parlement Européen

Médiapart le 1 avril 2019

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/010419/non-pascal-pas-toi-lettre-ouverte-notre-ami-pascal-canfin

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7 février 2019 4 07 /02 /février /2019 19:23

Yannick Jadot conduit la liste Europe Ecologie les Verts (EELV) à l'élection européenne, dont le scrutin aura lieu le 26 mai prochain. Dans un entretien à Ouest-France, il revient sur le choix des Verts de ne pas faire d'alliance à gauche, sur l'urgence climatique, les engagements des Verts au parlement européen, sur l'idée d'un référendum associé aux élections européennes...

La liste Europe Ecologie les Verts à l'élection européenne du 26 mai 2019 est conduite par le député européen Yannick Jadot.  À l'heure où Raphaël Glucksmann avec Place publique tente de fédérer une partie de la gauche française en vue des élections européennes, les Verts poursuivent leur campagne électorale, persuadés au vu des sondages et un scrutin favorable pour eux, qu'une alliance avec les autres formations serait mal perçue par leurs électeurs.

Yannick Jadot revient sur son projet pour l'Europe, la place des députés Verts au parlement européen, les accords de libre échange, de sa volonté d'« écrire une nouvelle page de l’histoire européenne autour de l’écologie ».

Entretien.

La jeunesse européenne marche pour le climat à Bruxelles, les Verts progressent partout en Europe… Est-ce l’heure politique des écologistes ?

Le climat, la santé, la biodiversité ou l’alimentation sont devenus des préoccupations majeures de nos concitoyens. La conscience du dérèglement climatique est beaucoup plus forte aujourd’hui. On en mesure les impacts partout dans le monde. Comme sur l’île de Sein où j’entends encore cette femme âgée, qui a toujours habité là, me dire qu’elle a peur de la mer pour la première fois de sa vie, à cause de l’amplification des tempêtes.

Nous sommes le seul parti à porter l’écologie avec détermination. Les renoncements de tous les autres menacent notre avenir. Si on ne se bat pas maintenant pour le climat, nos sociétés seront tellement bouleversées que tout ce qu’on se dit aujourd’hui n’aura plus de sens demain. Si on le fait maintenant, on gagne.

Cette urgence peut faire peur. Voyez le mouvement des Gilets jaunes…

La lutte contre le dérèglement climatique est au contraire un formidable levier de transformation de la société. Un paysan qui n’utilise pas de Round-up vit mieux que celui resté prisonnier du vieux monde, de l’agro-industrie ; un Breton qui a misé sur le premier parc éolien citoyen à Béganne (Ille-et-Vilaine) est fier de développer « proprement » son terroir.

La rationalité économique, le pragmatisme sont de notre côté. La rénovation thermique, c’est 500 000 emplois d’ici 2030 d’artisans, d’ouvriers du bâtiment, dans nos bourgs, dans nos villages. Les éoliennes offshore : il y en a 4 000 en Europe, contre une seule en France, expérimentale, au Croisic, alors que nous avons la deuxième façade maritime du monde. Tous nos voisins créent des milliers d’emplois sur leurs territoires. Qu’est-ce qu’on attend ?

Nous avons du vent, du soleil, l’eau, la géothermie, la mer, la biomasse qui peuvent produire de l’énergie… N’est-ce pas mieux que de dépendre du gaz et du pétrole de Trump, des pétrodictatures du Golfe ou de Poutine ? Notre projet pour l’Europe, c’est la reprise du contrôle de nos vies, à l’échelle de nos terroirs, avec une économie relocalisée. De sortir des marges tout ce qui va bien dans notre société pour le mettre au cœur des politiques publiques. Cela va créer des emplois et répondra à l’enjeu majeur de la vie chère, en réduisant la facture d’électricité ou de déplacement des ménages.

Vous êtes à 9 % dans les sondages, en quatrième position…

Le vote écologiste se fait en général en fin de campagne. En 2009, les derniers sondages, sur la circonscription du grand ouest, me donnaient 8 % des voix, j’ai été élu avec 16, 64 %.

Aujourd’hui le bon sens c’est l’écologie. Et le bon sens, c’est la chose la mieux partagée ! Vous savez, quand nous échangeons avec nos concitoyens, jamais, nous n’entendons personne nous dire : « tiens, on va faire des fermes usines ! », « on va exporter de la poudre de lait au Pérou ou au Japon ! » Tout le monde a envie, en allant dans une ferme, de voir une vache qui pâture, qui contribue à la lutte contre le dérèglement climatique, à une alimentation saine, au respect des animaux . Mes enfants, nos enfants, les générations futures veulent ça. L’écologie, c’est le pari de l’intelligence collective et d’un futur responsable.

« Révolutionner l'Europe de l'intérieur pour sauver le climat »

Pourquoi refusez-vous les alliances avec la gauche qui vous le propose ?

Mais aux élections européennes, tous les partis partent seuls. C’est une proportionnelle à un tour ! Je respecte parfaitement la détermination d’Olivier Faure. C’est logique qu’il essaye de réconcilier des chapelles socialistes divisées, de reconstruire un parti politique qui a explosé avec le départ des Mélenchon, puis Valls, Hamon, Maurel, Batho…

Moi, mon seul sujet, c’est de révolutionner l’Europe de l’intérieur pour sauver le climat, offrir un avenir à nos enfants, qui manifestent tous les jeudis à Bruxelles devant notre parlement.

Trop de dirigeants font des grandes déclarations à Paris, et votent différemment à Bruxelles. Des décennies de tambouille politique ont contribué à créer le sentiment de méfiance et de dégoût des Français vis-à-vis de leurs élus. On ne peut pas continuer dans cette confusion qui disloque le projet européen. Je ne peux pas faire une union de façade à Paris qui se décomposerait aussitôt arrivée à Bruxelles !

Nous défendons une fiscalité carbone, à condition que chaque euro aille à la transition écologique et accompagne les Français, quand tous les autres y renoncent. Ce que les écologistes disent, ils le font, à Paris comme à Bruxelles. Cohérence et clarté sont essentielles dans ce moment politique où trop de confusion règne. Les écologistes veulent réunir tous les humanistes qui ont compris l’impératif environnemental pour reconstruire la confiance dans la politique

Les Verts allemands sont pourtant capables de travailler avec les conservateurs d’Angela Merkel

Et alors ? Nous aussi ! La question n’est pas là. En Allemagne, les politiques passent des contrats de gouvernance. Ils se présentent séparément puis constituent des coalitions de projets. Ils s’engagent pour faire. Nous aussi, écologistes, nous voulons faire. Nous voulons sortir notre pays de ce marasme productiviste dans lequel il s’enferme. Nous ne nous déroberons pas à nos obligations. Jamais. Vous savez, moi, quand j’étais à Greenpeace, j’ai accepté de faire le Grenelle de l’Environnement avec Nicolas Sarkozy et Jean-Louis Borloo. Je peux vous dire que ça a tiqué dans nos rangs. Mais au final, ce Grenelle a été un moment marqueur de la prise de conscience écologique en France.

Mais permettez-moi de vous dire que ce qu’on me propose, c’est tout autre de chose ! On me demande de faire des alliances avec des personnes qui, une fois élues, vont aller siéger dans un autre groupe politique.

Si je vote En marche, je vote pour un député qui va se retrouver au groupe libéral, avec Ciudadanos, allié à l’extrême droite en Andalousie.

Si je vote socialiste, je suis avec certains Roumains et Slovaques, dont on observe les dérives, et avec un candidat néerlandais des socialistes européens qui s’appelle Timmermans, vice-président de la Commission européenne, qui est pour le glyphosate et qui défend les Pays-Bas comme paradis fiscal.

Bien sûr qu’il y a des gens très bien dans tous les partis, comme Élisabeth Morin-Chartier (PPE, droite), pour qui j’ai beaucoup d’amitié et qui a fait tout le travail sur la directive des travailleurs détachés. Mais en même temps, si je vote républicains, je vote pour le fidesz hongrois de Viktor Orban ou des gens qui veulent remettre en cause l’IVG et le mariage pour tous.

Il faut être cohérent. Je veux sortir l’écologie de cette confusion qui a profondément abîmé la politique. J’aimerais, sincèrement,  que les citoyens aiment autant leurs députés européens que leurs maires, parce qu’ils sont combatifs, convaincus, parce qu’ils travaillent, qu’ils les protègent.

« Une extraordinaire aventure démocratique…»

Qu’est-ce qui vous distingue d’une Manon Aubry, tête de liste de la France Insoumise, qui combat comme vous l’injustice fiscale dans l’UE ?

Je ne sais pas ce que défend Manon Aubry aujourd’hui. La France insoumise (FI) veut faire de ces élections européennes - elle le revendique - un référendum contre Emmanuel Macron. Cela veut dire que les dirigeants de FI désertent le combat européen, comme s’ils avaient décidé que le projet européen était une cause perdue, ou qu’ils préféraient l’abandonner aux extrêmes droites.

Avec Younous Omarjee (eurodéputé FI), on a travaillé ensemble sur la pêche électrique. Mais dans une période où même la France Insoumise participe de la brutalisation du débat politique, je ne m’y retrouve pas. Et puis là encore, quelle cohérence de la GUE (groupe d’extrême gauche au parlement européen), où siègent d’anciens communistes de l’Europe de l’Est, pro-charbon et pro-russes !

Permettez-moi de vouloir continuer à me battre pour l’Europe ! Bien sûr qu’on peut critiquer des décisions prises au niveau européen, mais doit-on pour autant abandonner l’Europe ? Vous savez, on peut critiquer les politiques de notre gouvernement français, le fonctionnement de notre État, mais pour autant, personne ne veut « sortir » de la France. Nous aimons la France. J’aime la France. De la même façon, je peux combattre certaines politiques européennes, et j’aime l’Europe. Pour moi, c’est une extraordinaire aventure démocratique… Imparfaite, améliorable, perfectible. Et dans ce monde d’aujourd’hui, pour sauver les océans, pour sauver la nature, pour sauver nos paysans, pour sauver nos terroirs, on va se replier derrière nos frontières ? On va être seul pour faire face à la Chine, aux États-Unis ou à la Russie ? C’est un non-sens…

Avec les Verts, on peut aussi s’attendre à des désaccords, en interne…

La discipline n’a pas été forcément notre première qualité. Mais là, je suis très fier du mouvement écologiste qui va bien au-delà d’EELV. Dans mon souvenir, je n’ai jamais vu les écologistes aussi rassemblés, déterminés sur une ligne politique. Notre famille politique est élue au parlement européen depuis 40 ans. Depuis 25 ans, les Verts assurent le leadership de toutes les avancées en matière d’environnement et de santé.

Vous avez été le premier à réagir contre un éventuel référendum qui pourrait s’accoupler aux élections européennes. Pourquoi ?

L’idée d’un référendum, pour conclure le Grand débat national, est très pertinente. S’il débouche sur un certain nombre de questions : proportionnelle aux législatives, sortie des pesticides, sortie progressive du nucléaire, rejet du Ceta (le traité de libre-échange UE-Canada), j’y suis même favorable.

En revanche, si on le programme le même jour que le scrutin européen, le seul débat que l’on va avoir dans ce pays sera le référendum. Que même Emmanuel Macron, qui porte une forte ambition pour l’Europe et je le crois sincère, puisse instrumentaliser un scrutin européen et tuer le Grand débat sur l’Europe dont nous avons tellement besoin, à des fins de politique nationale… Cela me paraît extrêmement dangereux.

« Retrouver le courage de nos pères fondateurs »: pourquoi ?

On voit la tentation des uns et des autres de nous sommer de choisir entre un statu quo libéral, qui à bien des égards est détestable, ou le chaos national, populiste qui l’est encore plus.

C’est dans ce non choix que l’on a enfermé les Britanniques, pendant la campagne du Brexit. C’est ce qu’a fait David Cameron au Royaume-Uni, ou Renzi en Italie. Ils ont fait de l’Europe un repoussoir. Ils ont dit que l’Europe, notre Europe, n’était qu’un mal nécessaire. Moi, je n’en peux plus d’entendre cela.

Je n’en peux plus qu’on joue avec l’Europe. Et je voudrais que ce libéralisme technocratique ait conscience de sa responsabilité. Car ce sont les politiques qu’il mène, qui sont le marchepied de toutes les dérives nationalistes et populistes.

Pour les écologistes, il est temps, à ce stade, de retrouver le courage de nos pères fondateurs, dans des conditions qui n’ont certes rien à voir. L’Europe ne fait bien entendu plus face à la sortie de l’horreur de la seconde guerre mondiale, mais elle fait face à un monde profondément incertain, où les tentations de repli et de détestation de l’autre sont très fortes. Il faut donc écrire une nouvelle page de l’histoire européenne autour de l’écologie. Autour de la protection du climat, de la biodiversité, de la solidarité ! Car là est notre avenir, et celui de nos enfants.

Quelles sont vos priorités, vos propositions pour cette prochaine mandature ?

Que tout ce qui a été fait par la Banque centrale européenne pour sauver les banques, aille sur la transition énergétique. Il faut 100 milliards d’euros d’investissement, tous les ans, pour l’isolation de nos logements, pour les énergies renouvelables, la mobilité sans émissions de gaz à effet de serre.

2e sujet : la nouvelle politique agricole européenne. Le prochain parlement en décidera avec les États. Elle doit passer par la sortie des pesticides et la garantie des revenus à nos paysans. Ce sont nos deux priorités absolues.

Nous voulons aussi un traité environnemental qui imposera dans toutes les politiques européennes la primauté de l’envie, de la santé et de la solidarité sur des normes, qui sont aujourd’hui, d’abord budgétaires et économiques.

Il faut en finir avec les politiques publiques qui détruisent l’environnement, les emplois et gaspille l’argent public. Arrêtons le financement du nucléaire et des fossiles, défendons la pêche artisanale contre la pêche électrique ou le chalutage massif du bar.

Vous visez là, les accords de libre-échange. L’UE et le Japon certifient cependant que leur accord, le Jefta, respecte les engagements de Paris sur le climat.

C’est faux. La Commission européenne, avec les États membres, refuse que les sujets dits de développement durable, qui figurent dans chaque accord de commerce, soient contraignants. La violation de la nature ne génère aucune sanction ! Et elle continue cette fuite en avant. La Commission européenne vient de relancer un nouvel accord avec les États-Unis, un Tafta 2, alors qu’Emmanuel Macron, à la tribune des Nations unies, avait juré que plus un seul accord commercial ne se ferait avec des pays qui ne respectent pas l’accord de Paris. La même Commission poursuit ses discussions avec Bolsonaro, qui détruit l’Amazonie au Brésil, et là encore le Président ne dit rien.

Ces accords commerciaux avec les Amériques, c’est la mondialisation de la malbouffe, de la souffrance animale, c’est la disparition de nos paysans et c’est l’emballement climatique.

Il faut arrêter ces accords qui transfèrent notre souveraineté aux multinationales. Dans le même temps, la Commission empêche le rapprochement Alstom-Siemens qui nous permettrait de lutter à armes égales avec la Chine. C’est aberrant ! Il nous faut une politique industrielle commune pour défendre nos entreprises et nos emplois.

L’Europe des écologistes, c’est l’Europe des citoyens, pas celle des multinationales. Cette Europe des multinationales que portent trop de nos dirigeants, engendre le populisme, le nourrit. Nous, au contraire, nous défendons un protectionnisme vert qui taxe les importations des pays ne respectant pas l’accord de Paris sur le climat ou la protection de la biodiversité.

Vous plaidez pour une Europe sociale, mais la question sociale n’est pas une compétence européenne…

C’est vrai, mais nous portons l’idée d’une convergence des revenus dans l’Union européenne (UE). On ne dit pas que, dès demain, le salaire en Roumanie sera le même qu’au Luxembourg, mais on doit programmer cette convergence.

D’ici 5 ans, nous voulons aussi que l’UE ne laisse plus entrer sur le marché commun, des produits issus de pays qui ne respectent pas la liberté syndicale. Il faut penser un contrat européen du travail imposant un certain nombre de droits sociaux qui soient communs à toute l’Europe. Si vous mettez tous les salariés en Europe, ou dans le monde, en concurrence, il ne faut pas s’étonner qu’ils aient peur les uns des autres et qu’ils croient que des frontières et des murs vont les protéger. Or ça ne les protégera de rien…

Quelle est la position des Verts sur l’immigration, qui déchire les Européens ?

Ce défi n’est pas simple. Mais jouer les autruches en faisant semblant d’ignorer qu’une guerre en Syrie a eu lieu ou que les réfugiés climatiques arrivent parce que ce que les terres habitables diminuent… ne sert à rien.

Avoir refusé d’affronter, ensemble, ce défi, a nourri la bête Salvini (ministre de l’Intérieur italien, extrême droite). Il a été élu sur la crise sociale en Italie et sur les égoïsmes nationaux en matière du partage de l’accueil des réfugiés. L’Italie a accueilli 750 000 réfugiés. Qu’a fait la France ? Elle a fermé sa frontière.

L’accueil des réfugiés, à l’échelle d’un quartier, d’un village - je l’observe - cela se passe bien. Les gens font face ensemble. Accueillir des réfugiés permet de maintenir une école, une équipe de foot. À Grande-Synthe, dans le Nord, en ce moment, un médecin réfugié syrien passe ses équivalences parce qu’on y manque de médecins. C’est aussi pour cette raison, cette intelligence collective des élus locaux, que le maire Damien Carême est en troisième position sur notre liste.

L’Europe est l’échelon qui permet d’organiser les politiques écologiques et solidaires qui redonnent du pouvoir aux citoyens. L’Europe, c’est cette passerelle entre nos terroirs et le monde. C’est notre protection dans ce monde instable. L’Europe écologique, sociale et solidaire doit être notre projet.

Recueilli par Christelle GUIBERT.

OUEST-FRANCE.FR   mercredi 6 février 2019 

 

Livre de Yannick Jadot. Aujourd’hui, tout commence !, sortie le 20 février, éditions Les Liens qui libèrent

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21 septembre 2018 5 21 /09 /septembre /2018 13:06

A quelques mois des élections européennes, le débat sur l'avenir de la dissuasion nucléaire doit être l'occasion de proposer un plan à la hauteur des grands enjeux du XXIe siècle. Pourquoi ne pas exiger le retrait des armes nucléaires américaines du continent européen ?

Face au dérèglement géopolitique généralisé, en présence de dirigeants comme Trump et Poutine qui entretiennent des logiques de guerre, l’UE se trouve face à un nouveau défi : quel que soit son poids diplomatique sur la scène internationale, il lui faut acquérir davantage de souveraineté pour mettre un frein à cette périlleuse course aux armements. Dès lors, les enjeux de la dissuasion nucléaire deviennent particulièrement décisifs pour notre défense commune, et doivent faire l’objet d’une large discussion publique avant les élections européennes de 2019.

Il est l’heure de remettre sur la table le retrait des armes nucléaires américaines du continent européen. Au vu du chantage exercé actuellement par la Maison Blanche sur ses alliés de l’OTAN, les Européens disposent d’une occasion inespérée pour rappeler que ces installations représentent non seulement une charge financière considérable et un risque permanent, mais aussi, si l’on en croit les responsables de la US Air Force, un non-sens militaire. Elles symbolisent une mainmise anachronique des Etats-Unis sur le continent. A partir du moment où les Etats-Unis ont laissé planer le doute sur la garantie qu’ils pouvaient accorder aux Européens, des voix se sont fait entendre à Berlin pour envisager l’option nucléaire. L’option d’une coopération nucléaire  de l’Allemagne avec la France a refait surface, avec l’idée de mutualiser la «force de frappe».

Vers une fédération nucléarisée ?

Cette option pourrait séduire à la fois la France de Macron, qui veut moderniser l’arsenal nucléaire français sans en supporter toute la charge, et en même temps la chancelière Merkel, qui voudrait asseoir de réelles ambitions européennes. Récemment, certaines voix sont même allées jusqu’à lever le tabou d’une Allemagne disposant de l’arme nucléaire, rejoignant les inquiétudes polonaises face à la perspective d’une alliance militaire entre Trump et Poutine. Va-t-on assister à l’avènement de nouveaux candidats à la bombe sur le sol européen, aux portes de Moscou ? Va-t-on assister à une implosion de l’Otan avec l’apparition d’un nouveau cercle concentrique qui accepterait l’idée d’une fédération nucléarisée ?

Quoi qu’il advienne, ce débat donne raison au président Mitterrand qui prophétisait que la question nucléaire sera la question européenne du début du XXIe siècle. Il s’agit aussi de remettre en question l’efficacité stratégique supposée de la dissuasion nucléaire, surtout pour les habitants des pays où sont entreposées près de 150 ogives nucléaires (Belgique, Pays-Bas, Italie et Allemagne). Pris en otage dans le bras de fer entre Moscou et Washington, ils n’ont jamais été consultés sur l’utilité de cette présence, alors mêmes qu’ils paient le prix pour l’occupation des sols et l’entretien de ces bases. Ce débat est donc une occasion historique pour exiger le retrait des armes nucléaires américaines du continent européen. Ces armes entretiennent un climat de course aux armements, à l’heure où les Etats-Unis cherchent à introduire de nouvelles armes sur notre continent, comme le bouclier antimissile, et que la Russie ne cesse de moderniser ses bases militaires aux frontières de l’Union européenne.

Des Casques verts chargés de la démilitarisation

De plus, ce système otanien de partage nucléaire, qui contrevient à l’esprit du traité de non-prolifération, a eu pour effet de saboter les stratégies de dénucléarisation préventive esquissées au début de la guerre froide pour éviter la nucléarisation de l’Europe centrale, mais aussi d’empêcher les peuples européens de parachever l’unification politique du continent à la sortie de la guerre froide. Il contribue depuis des décennies à neutraliser les efforts européens pour bâtir un système de défense alternatif. Le débat sur la modernisation des systèmes de dissuasion nucléaire n’est donc pas seulement un enjeu pour des puissances atomiques comme les Etats-Unis, la France ou le Royaume-Uni, c’est aussi un test de crédibilité pour l’Union européenne, dont l’autonomie stratégique gagnerait à être pensée dans l’horizon d’un monde qui ne reconnaîtrait plus l’armement nucléaire comme une marque de puissance. C’est d’ailleurs le sens que l’on peut donner au traité sur l’interdiction des armes nucléaires, approuvé à l’Assemblée générale des Nations Unies il y a un an par 122 pays et ratifié par dix pays (dont l’Autriche).

A quelques mois des élections européennes, ce débat sur l’avenir de la dissuasion nucléaire doit aussi être l’occasion de proposer une stratégie de sécurité et de défense commune qui soit à la hauteur des grands enjeux du XXIe siècle. Ceci inclut, en même temps, une stratégie d’autonomisation vis-à-vis de l’Otan. Fondée sur l’analyse des causes environnementales de l’insécurité mondiale, une nouvelle stratégie favoriserait une diplomatie de désarmement préventif. Le degré d’armement et les conditions de déploiement des troupes seraient soumis à l’approbation des parlements européens (au niveau de l’UE et des Etats membres), dans le respect de la légalité internationale. Au sein de ces forces armées seraient constitués des Casques verts chargés de la démilitarisation et de la dépollution des sites européens qui sont encore marqués par les conflits antérieurs, y compris les munitions chimiques en mer du Nord et en mer Baltique.

Dans ces conditions, le renforcement significatif du budget de l’Europe de la défense (tel qu’il est préconisé par la Commission européenne) pourrait se justifier. Il contribuerait primo à renforcer l’autonomie stratégique de l’Union européenne. Secundo, les nouvelles priorités du dispositif militaire pourraient battre en brèche l’idée erronée (aux yeux d’une majorité d’Européens) selon laquelle notre tranquillité d’esprit, notre prospérité et notre sécurité seraient à mettre au compte de l’armement nucléaire américain.

Yannick Jadot député européen , Michèle Rivasi députée européenne EELV, co-fondatrice de la Criirad , Félix Blanc docteur en Science politique, chercheur associé au Centre Raymond Aron-EHESS , Ben Cramer chercheur associé au Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité (GRIP)

 

tribune parue dans Libération le 20 septembre 2018

 

 

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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 20:30

Ce texte, légèrement remanié, a été rédigé et diffusé dans une brochure du courant Europa lors des journées d’été d’EELV à Strasbourg

 

 

Le réalisme, aujourd’hui, est d’admettre que l’Europe n’est plus le centre du monde. Il y a eu la décolonisation, et maintenant l’émergence de dizaines de pays, dont plusieurs vraies puissances, qui veulent prendre  toute leur place dans le concert international.  Le rendez-vous entre les puissances installées et les nouvelles est devant nous. Il n’y aura pas une grande conférence, mais une série d’ajustements douloureux, certains déjà en cours. Il faut agir pour que nos intérêts essentiels - le mode de vie européen et nos valeurs- et pour que notre conception de ce que sera la «communauté internationale », permettant que la vie sur la planète reste possible, pèsent de façon déterminante dans les grands compromis à venir.

 

Le nouveau défi européen, car c’en est un, a changé de nature en quelques années.  Le multilatéralisme qui cahin-caha était organisé pour gérer les évolutions du monde sort affaiblit de la dernière période. Sont en train de lui succéder une série de bilatéralismes à l’échelle mondiale qui réorganisent les relations internationales y compris par l’instauration de rapports de forces civils ou militaires. Ceci oblige à revisiter la stratégie européenne de sécurité et de tenter d’en évaluer l’efficacité, ce qui n’est pas le propos de ce texte.

 

Engagée à partir de 2003, consolidée depuis à plusieurs reprises, la stratégie européenne de sécurité s’est bâtie en fonction d’une obligation de moyens par rapport aux grandes priorités stratégiques que l’UE s’était à l’époque assignées : agir face aux menaces en combinant ses moyens civils et militaires, construire la sécurité dans son voisinage, promouvoir un multilatéralisme efficace. La stratégie de 2003 était d’autant plus intéressante que, tout en se revendiquant de la coopération transatlantique au sein de l’OTAN, elle se démarquait en fait de la stratégie américaine de Bush. En 2016 l’UE s’est lancée dans l’élaboration d’une stratégie globale de la politique étrangère et de la sécurité.

 

Si l’action européenne relève pour beaucoup d’une capacité de persuasion et d’influence, et d’une forme de « grande ONG » (en comptant l’aide des Etats membres, l’Europe assure la moitié de l’aide mondiale au développement),  elle a pu aussi  adopter des sanctions en application du droit international et des résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Mais aussi des sanctions dites « autonomes » qui répondent à ses propres objectifs et à ses propres critères. C’est une autre forme de sanctions que la Commission européenne peut adopter, dans le cadre de sa politique de la concurrence, pour défendre les règles et les intérêts de l’UE sur le marché unique contre des géants économiques étrangers (GAFA, Gazprom).

 

Par contre  l’UE n’a pas beaucoup progressé dans son action militaire car … elle ne veut pas faire la guerre. Les opérations militaires robustes sont menées soit par les Etats-Unis, soit par l’OTAN soit par des Etats membres en particulier la France.

 

Plus largement, l’UE, dont la politique étrangère continue de reposer sur le principe de l’unanimité, peine à se mettre toujours d’accord dans la politique internationale. C’est plus facile quand il s’agit de défendre de grands principes consensuels comme le désarmement (à condition qu’on ne touche pas au désarmement nucléaire), la lutte contre le terrorisme, les droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort, la justice pénale internationale, l’aide au développement, voire  la lutte contre la corruption, etc. D’une certaine manière, la politique de sécurité telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent s’ancre dans ces principes consensuels en prolongeant l’aide au développement par un soutien à l’état de droit, par des activités de conseil et de formation militaires, par l’aide à la réforme du secteur de la sécurité et à la reconstruction des Etats.

 

Mais l’UE reste à la merci de ses divisions quand les dossiers deviennent sensibles. De manière schématique elle se scinde entre « vieille Europe » (France, Allemagne, Belgique, Luxembourg), critiquant les Etats-Unis, et « nouvelle Europe » (celle des élargissements), se rangeant derrière Washington. Face à la Russie, une ligne de fracture continue de séparer les tenants d’une ligne réaliste (majoritaires) et les partisans d’une ligne très ferme.

En lançant sa « politique de voisinage » en 2002-2003, l’UE a anticipé la nouvelle réalité géostratégique issue de son élargissement vers l’Est dans les années suivantes. Elle a cherché à créer un « anneau de sécurité et de prospérité » autour d’elle, sans parvenir à stabiliser, ni son flanc oriental (cf Géorgie, Ukraine, Crimée), ni sa périphérie méditerranéenne la conduisant surtout à se protéger contre les nouveaux problèmes qui surgissent du chaos méditerranéen et qui mettent à l’épreuve jusqu’à l’existence de l’espace de libre-circulation dans l’UE (notamment la zone Schengen) :  terrorisme islamiste, développement de la pression migratoire sur les routes de la Méditerranée.  

 

Les quinze dernières années ont montré qu’en dépit d’une certaine consolidation de la mondialisation et du système multilatéral international cependant fortement déstabilisée par les décisions de Trump ces derniers mois, la multipolarité s’est renforcée avec l’ascension de la Chine, la réaffirmation de la puissance russe, et la montée des pays émergents (même si plusieurs d’entre eux connaissent actuellement des difficultés). L’Union européenne doit en tenir compte.

 

Des choix vont devoir s’opérer dans les prochaines années si l’UE ne veut pas disparaitre de la carte politique  du monde ni de la table des négociations sur la future donne internationale.

Dans cette perspective, l’objectif de l’UE doit être de contribuer à  un nouvel ordre mondial en partageant avec d’autres les éléments d’une forme de régulation économique et politique inscrite dans la préservation de la planète et le ralentissement du dérèglement climatique, tout  en considérant que le multilatéralisme est une variable qui ne doit pas empêcher d’avoir une position géopolitique propre, autonome, « égoïste ».

 

Il en découle une interrogation qui est celle du maintien de l’UE au sein de l’OTAN. Les priorités des Etats-Unis ne sont plus les mêmes qu’au 20ème siècle, Or malgré les divergences d’approches des Etats qui composent l’UE, c’est bien cette question qui risque de devenir centrale pour construire une politique étrangère commune et partagée,  pour peser sur les grandes décisions en bâtissant sa propre vision du monde, fondée sur une analyse commune  des menaces et  des intérêts de sécurité propres à l’UE dont le changement climatique est un des éléments, et sur des valeurs démocratiques incontestables.

 

Patrick Chaimovitch, le 18/08/2018

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9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 08:00

À un an des prochaines élections européennes, le Parlement européen et les États membres s’attaquent à l’un des dossiers majeurs de la mandature : la définition du budget de l’Union européenne après 2020. Avec le départ du Royaume-Uni, l’occasion est donnée de revoir le financement et l’ordre de priorité des politiques européennes. Ces négociations politiques entre États et avec le Parlement vont faire tomber certains masques. « Montre-moi ton budget, je te dirai quelles sont tes valeurs » c’est pourquoi nous voulons rendre le budget cohérent avec notre vision d’une Europe durable et solidaire

Alors que la Commission européenne a fait connaître ses propositions pour le prochain Cadre Financier Pluriannuel (CFP) post 2020, les écologistes au Parlement européen publient leurs propositions concernant tant le volume des enveloppes budgétaires que leur contenu. Une feuille de route visant à protéger notre planète, assurer une vie digne pour tous et investir dans l’avenir

En 2015, les dirigeants du monde entier ont adopté un programme ambitieux pour la réalisation du développement durable au niveau international à l’horizon 2030. Ils ont défini 17 objectifs de développement durable (ODD) pour mettre fin à la pauvreté, combattre les inégalités, construire des sociétés pacifiques, justes et  inclusives, protéger les droits humains et promouvoir l’égalité des genres, ainsi qu’assurer la protection durable  de la planète.

Peu de temps après, à Paris, le monde a pris un engagement historique dans la lutte contre le changement climatique. L’UE – et ses États membres – figuraient parmi les signataires. Le moment est maintenant venu de  mettre en œuvre le Programme 2030 et l’Accord de Paris sur le climat. Si l’UE souhaite être cohérente avec ses  engagements visant à  protéger notre planète et ses citoyens , elle doit être cohérente dans ses politiques, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’UE.

Une décennie après la pire crise financière, économique et sociale que l’on ait connue depuis la Seconde guerre mondiale, l’UE ne s’est toujours pas entièrement rétablie. L’Europe n’est pas plus solidaire ; au contraire,  davantage de personnes sont menacées de pauvreté, d’exclusion sociale, de chômage et de discrimination.

Tandis que certains deviennent de plus en plus riches, la majorité se retrouvent perdante. Cette inégalité croissante est destructive ; elle est nocive pour nos citoyens et pour notre démocratie. Pour que l’UE puisse renouer avec ses citoyens, nous devons changer la façon dont nous investissons nos ressources partagées. Nous devons  axer le budget sur l’amélioration des conditions de travail et de vie pour tous en Europe.

Pour lutter contre le changement climatique et les inégalités croissantes, nous devons investir dans notre avenir et défendre nos valeur. Nous devons investir dans les générations futures, adapter notre infrastructure et soutenir nos programmes de recherche. La transition ne se fera pas du jour au lendemain.

Pour être cohérente, l’UE doit aligner son futur budget, le cadre financier pluriannuel (CFP) post-2020, ainsi que son cadre juridique, sur ces objectifs. Un CFP qui respecte les critères de durabilité est d’une importance vitale. Toutes les dépenses de l’UE doivent être cohérentes avec un développement durable, afin d’éviter des dépenses contradictoires ou inutiles. Bien que toutes les dépenses ne soient pas directement liées au climat, aucun fonds ne doit être affecté à des politiques ou à des projets qui pourraient avoir un effet néfaste sur notre climat.

Nous dépassons déjà les limites de notre planète et il est urgent de protéger nos ressources naturelles et de réduire notre consommation d’énergie. Le prochain CFP doit mettre davantage l’accent sur ces éléments et consacrer un financement approprié à l’ensemble de ses différentes composantes. Le groupe des Verts/ALE  préconise une réponse globale et détaillée aux multiples défis auxquels nous sommes confrontés. Le CFP post-2020 doit clairement faire preuve de la volonté politique de relever ces défis. Les propositions des écologistes au parlement européen s’articule autour de de 10 axes et de 10 priorités:

  1. Un budget pour l’Europe
  2. Un budget pour la planète
  3. Un budget pour les citoyens
  4. Un budget pour l’avenir
  5. Un budget pour le monde
  6. Un budget pour la liberté, la sécurité, la justice
  7. Un budget pour l’administration
  8. Un budget cohérent
  9. Un budget prévisible, flexible et légitime
  10. Un budget disposant de ses propres ressources

LES 10 PRIORITÉS DES VERTS/ALE POUR LE CFP POST-2020

  1. Rendre le budget de l’UE plus durable en portant les dépenses liées au climat à 50%
  2. Garantir que le budget de l’UE ne diminuera pas en volume par rapport aux niveaux de 2020, même en cas de Brexit
  3. Réformer l’aspect « recettes » du budget de l’UE en garantissant un budget sans rabais, financé principalement par des ressources propres
  4. Adopter une PAC équitable en plafonnant les paiements directs afin d’investir dans une transition vers des campagnes vivantes et (biologiquement et structurellement)
    diversifiées, des zones rurales dynamiques et des moyens de subsistance décents
  5. Renforcer la solidarité dans l’UE en investissant dans toutes les régions et en doublant le financement des politiques sociales (FSE et IEJ)
  6. Investir dans l’avenir en doublant les fonds destinés aux programmes axés sur l’avenir (programmes pour la jeunesse, recherche et développement, infrastructures, programmes culturels et éducatifs)
  7. Être cohérent dans le monde, reconnaître la responsabilité et faire preuve de solidarité en luttant contre la pauvreté dans le monde et dépenser au moins 0,7 % du PIB de l’UE dans des politiques de développement
  8. Combattre la discrimination et l’inégalité entre les genres en mettant en œuvre une budgétisation sensible au genre
  9. Accroître la supervision des citoyens et le contrôle parlementaire du budget de l’UE et améliorer la valeur ajoutée, les résultats, la transparence et les contrôles du budget de l’UE
  10. Définir des redéploiements clairs et mesurables et établir une liste des dépenses exclues

Pour lire ces propositions en détail :

https://europeecologie.eu/wp-content/uploads/2018/05/PROPOSITIONS-CFP-POST-2020.pdf

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